Spectacle

Claude-Inga Barbey en proie à un mauvais diable

L'écrivaine et actrice genevoise entraîne sa belle bande dans «La damnation de Faustino», satire d'une société sans foi ni loi. Mais la comédie manque de griffes au Théâtre Saint-Gervais à Genève

Il y a deux façons au moins d’envisager La Damnation de Faustino, nouveau spectacle écrit et monté par Claude-Inga Barbey. Il y a le plaisir d’abord de voir réunis au Théâtre Saint-Gervais à Genève six interprètes qui n’ont pas seulement de l’abattage, mais un pouvoir de séduction au diapason de leur inventivité, Claude-Inga Barbey d’abord, Patrick Lapp évidemment, Doris Ittig (la plus maligne des candides), Rémi Rauzier, Yvonne Städler et Séverine Bujard, merveilleuse en tragédienne à la retraite. Il y a ensuite hélas la déception de les voir embarqués dans un spectacle mal cousu, claudiquant entre le bénitier et le cabinet - du psychanalyste, s’éternisant dans sa quête de Dieu.


Pourquoi La damnation de Fastino ne prend-elle pas? Le scénario y est pour beaucoup. Comme dans Laverie paradis, joué ici même la saison passée, Claude-Inga Barbey fouille ce baluchon de misère que chacun transbahute, cette chambre noire où le divin ne pénètre plus, mais où les rapaces en tout genre se nichent, histoire de s’enrichir. En scène, Rémi Rauzier, cravate d’assureur - le rôle qu’il joue - gants rouge-diable, attend des ordres. Abracadabra, son supérieur surgit dans un nuage de fumée blanche, par une trappe, c’est Patrick Lapp alias Méphisto, patron de la Sinistra, qui vous assure contre toutes les frousses. Il somme son suppôt, Rémi Rauzier dans le complet de Tino Faust, d’éradiquer l’espérance, ce don du Christ que les hommes conservent au fond d’un tiroir.


Abracadabra encore: Tino Faust pénètre comme un chat de gouttière au Myosotis, maison de retraite où règne une directrice maniaque (Claude-Inga Barbey) et où ratiocinent Norma, sorte de Sarah Bernhardt dégivrée, Odette, danseuse fanée, mais aussi Madame Iris qui chérit ses escarpins comme des reliques. C’est la Noël de l’hospice. Et Tino guette chez ces crépusculaires la braise de l’espérance. Comme l’écrivain et metteur en scène français Olivier Py, Claude-Inga Barbey fait d’une foi le combustible de son écriture.


Problème: le scénario s’avère rapidement sans intérêt, ce qui ne serait pas dramatique si l’auteur avait conservé le mordant qui est en principe sa marque - celle qui fait l'allant de la série Bergamote. Or la charge est souvent convenue: cette scène par exemple où Claude-Inga Barbey en Madame Freud vampirique psychanalyse Tino, puis Méphisto. Cette scène encore où elle joue Esperanza, la bonne du Myosotis, secourant Norma au plus mal: «Je vous apporte un cercueil, euh, non un siège.»


Trop de complaisance, de paresse d'écriture, de piques émoussées à force d'avoir servi, ruinent la mécanique du spectacle. Symptôme qui ne trompe pas: il manque de rythme. Les plaisirs de la soirée sont rares, d’autant plus précieux. Voyez Doris Ittig qui fait son Iris, devant les pensionnaires réunis. Elle doit offrir un petit concerto pour flûte. Elle se lance, se ravise, se lance encore, visage de petite fille chiffonné sous sa chevelure de Comtesse de Ségur. Puis elle libère enfin son pipeau: une note dérisoire suit, mais l'assemblée des grabataires applaudit comme à la Scala. Dans la saisie de nos faiblesses, Claude-Inga Barbey et sa bande sont bons. Pour les diableries, on repassera.


La damnation de Faustino, Genève, Théâtre Saint-Gervais, jusqu’au 19 déc.; loc. 022/908 20 00; www.saintgervais.ch; 1h45

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