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Claudia Comte, humour à la tronçonneuse

L’artiste suisse use de l’outil de film d’horreur pour sculpter des formes qui semblent s’être échappées de dessins animés. Des oeuvres comiques et rigoureuses. Par Catherine Cochard

Le travail de Claudia Comte – gravures, peintures, sculptures, installations, films – est truffé de références explicites aux cartoons, dans le fond comme dans la forme. Oreilles de lapin, totems, yeux qui louchent ou onomatopées en toutes lettres couvrant la totalité du champ de vision sont quelques-unes des figures de l’art de la plasticienne née en 1983 et formée à l’ECAL.

C’est à Grancy, hameau vaudois de 300 âmes au pied du Jura, que Claudia Comte grandit. «Mes parents, mes deux grands frères et moi habitions dans un chalet en bois, évoque-t-elle dans le café lausannois où nous la rencontrons avant qu’elle ne reparte pour Berlin où elle vit et travaille depuis cinq ans. Ce qui était plutôt original: c’était l’une des seules habitations de ce type dans le village.» Un habitat qui lui a certainement donné le goût pour le bois, matériau de base de ses pièces, et pour la nature. «Grancy se situe au pied du Jura, au milieu des champs et des vaches. Le village est bordé par une forêt généreuse. Dans ma pratique, je joue entre autres avec cet environnement naturel et l’esthétique rustique; je les détourne, de façon humoristique, même si je prends mon travail très au sérieux.» Une source d’inspiration intarissable, à laquelle sont venus s’ajouter les cartoons et bandes dessinées, ainsi que les souvenirs des paysages de l’Ouest américain, ramenés d’un voyage en famille.

L’artiste aux yeux en amande, cheveux longs et pommettes saillantes s’est choisi très tôt comme outil de prédilection la tronçonneuse. Absolument pas pour distiller un quelconque discours féministe stéréotypé, mais par pragmatisme. «A l’ECAL, j’avais commencé à travailler avec des matières synthétiques. Mais j’ai rapidement voulu expérimenter le bois. Les impressions olfactives pendant la conception n’étaient sans doute pas étrangères à ce désir. D’un autre côté, la tronçonneuse s’est imposée comme l’outil le mieux adapté à ma manière de faire: j’ai en effet besoin de pouvoir travailler rapidement. Je ne m’imaginerais pas tailler mes sculptures avec un ciseau à bois.» Passer du monde des idées au réel, le plus vite possible. «J’adore concevoir de nouvelles œuvres. C’est même peut-être une activité obsessionnelle: sur mon ordinateur, j’ai une base de données gigantesque – autant de projets possibles – que je ne cesse d’alimenter… Si j’avais une centaine d’assistants ce serait génial, je pourrais tous les réaliser! Et en produisant, il me vient toujours de nouvelles idées – c’est comme ça que je fonctionne.»

Claudia Comte a besoin d’être dans le faire pour penser son travail, rigoureux sous ses dehors gaguesques. «C’est à travers la réalisation même de mes projets que je développe des techniques. J’établis alors des protocoles et des règles pour chaque ensemble d’œuvres. Mais le processus s’affine progressivement. Au reste, mon travail est évolutif, je le ­conçois comme celui de toute une vie.» Un travail dont la naissance pourrait remonter au dossier de candidature déposé par la jeune femme pour entrer à l’ECAL: y était notamment présentée une étude de formes patatoïdes à l’effet comique, inscrites dans le système strict et rigoriste d’une grille.

«Par le biais d’une connaissance, j’ai pu rencontrer le champion du monde de sculpture à la tronçonneuse, qui habitait alors un petit village vaudois, Gollion. Il était connu pour avoir réalisé un écureuil de 3 centimètres de haut… Il enseignait aux futurs bûcherons de l’Ecole forestière du Mont-sur-Lausanne. Je voulais qu’il m’apprenne à manier l’outil, mais il n’a pas voulu: il m’a montré des casques de bûcherons défoncés, et m’a dit qu’il fallait que je fasse un apprentissage de trois ans.» L’artiste choisit alors de se former seule. «Il fallait que j’essaie! J’ai pris la tronçonneuse de mon grand-père, que j’ai rapidement cassée en m’entraînant. J’en ai racheté une autre. Que j’ai également cassé. Puis j’en ai acquis une troisième, d’une autre marque et de meilleure qualité, qui a tenu le coup.»

«Pour cette installation, dit-elle en montrant une image de son travail présenté chez Gladstone à Bruxelles, qui figure des socles disposés dans l’espace à travers lesquels semble émerger la silhouette du monstre du Loch Ness, j’ai créé des maquettes de quelques centimètres en pâte à modeler, des sortes de petits boudins que j’ai pris comme modèles réduits pour des sculptures dix fois plus grandes, en bois.» L’artiste confesse en avoir écrasé plusieurs, en posant négligemment sa machine sur les avatars de pâte à modeler.

Cette série a donné naissance à une autre, par abstraction. «J’ai écrasé du pouce les boudins de pâte à modeler, avant de produire des sculptures en bois à partir de ces nouveaux modèles. J’aimais bien l’idée de reproduire «l’empreinte» de l’artiste en grand, je trouvais ça assez drôle. Et cela m’a permis de développer une nouvelle technique puisque je n’avais jamais creusé le bois de la sorte avec la tronçonneuse.» Représentée par deux galeries, Boltelang en Suisse et Gladstone aux Etats-Unis, l’artiste vit aujourd’hui de son art et gagne régulièrement des prix (les Swiss Art Awards en 2014, le Kiefer Hablitzel, la Mobilière et l’UBS Kulturstiftung für bildende Kunst en 2012). Par le passé, elle a souvent été choisie pour de prestigieuses résidences à l’étranger, comme celle de l’Institut suisse de Rome en 2010, zwanzigquadratmeter à Berlin en 2009 ou celle de la Cité des Arts à Paris en 2008. «Les voyages nourrissent énormément mon travail: je prends beaucoup de photographies à partir desquelles je constitue des banques d’images qui me permettront de concevoir de futures pièces. L’an dernier, j’ai passé trois mois en Afrique du Sud et y ai visité de nombreux musées, pour m’imprégner de l’art africain. Ce dernier n’a pas immédiatement influencé mon travail. L’impact de ce que j’avais vu est apparu plus tard, dans d’autres projets.»

L’humour fait partie intégrante des œuvres de Claudia Comte. «C’est en moi: j’ai tendance à voir dans les choses des aspects comiques. Mais il n’y a pas que ça. Par exemple, la pièce HAHAHA présentée à la triennale de Bex. Cette sculpture est une modulation des lettres A et H, qui présentent un dessin similaire, à ceci près que le H est ouvert et le A fermé. Cette pièce est géométrique et modulaire. Mais elle a aussi une dimension sonore, celle de l’onomatopée, un autre élément dont j’use beaucoup. J’aime l’idée que les visiteurs lisent l’œuvre, on peut imaginer ensuite qu’elle résonne dans leur tête.» L’humour pour bien se faire comprendre. «J’essaie de ­concevoir une œuvre qui touche le grand public, qui procure une sensation forte et directe, c’est pour moi le plus important. J’aime l’idée que mon travail puisse être populaire et facilement abordable, du moins au premier degré. Interviennent ensuite des subtilités et références qui sont également importantes pour moi, mais qui s’adressent à un public plus averti.»

«j’ai tendance à voir du comique en toute chose»

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