Au début des années 1980, les férus de théâtre se frottaient les yeux en montant dans le bus 7 en direction du Lignon ou dans le 6 pour Vernier, dans le canton de Genève. Cette femme au volant n’était-elle pas celle vue la veille au Caveau jouant dans Play Strindberg, la pièce de Friedrich Dürrenmatt? «C’est bien moi», confirmait-elle. Actrice la nuit, conductrice le jour. Car si la scène nourrit l’âme, elle ne remplit pas l’assiette. «Il faut bien manger et se loger», expliquait-elle aux usagers.

Ce fut, pour Claudine Ikenazene, davantage qu’un emploi alimentaire puisqu’elle roula dix années pour les Transports publics genevois. Il lui fallut dans un premier temps passer le permis poids lourd, dans un second assumer le fait qu’en qualité de première femme assise là où siégeait d’ordinaire un homme; les rancœurs étaient vives. «Peu m’importait, car les passagers jugeaient que ma conduite était plus douce que celle des hommes», sourit-elle.

Tracer la route…

Une forme d’aventure, ces kilomètres parcourus sur le bitume genevois, avec des rencontres, des scènes de la vie courante ordinaires ou pittoresques, des amitiés nouées aussi avec les habitués. Plus tard, elle fit le tour du monde, à maintes reprises, en bateau. Cette envie sans cesse de tracer la route, fut-elle cantonale ou océane. Nous y reviendrons.

Claudine Ikenazene est née en Afrique du Nord du temps des colonies. Père kabyle, mère tchèque. «Elle se baignait sur une plage algéroise, il l’a vue gracieuse et aquatique, il a plongé, l’a rejointe.» Ainsi naît l’amour puis un enfant. Bonheur bref. La sirène décède d’une paratyphoïde foudroyante. La petite Claudine a 7 ans. «Ma mère fuyait la montée du nazisme et elle est morte, si jeune, de maladie», rappelle-t-elle. L’enfance est tout de même belle, en bord de Méditerranée. Le père se remarie mais lorsqu’en 1959, avant l’indépendance, les cadavres commencent à joncher les rues, la famille se replie sur Paris.

Claudine découvre le Louvre, flâne au jardin du Luxembourg. Elle se rêve tour à tour géologue, chirurgienne puis sage-femme «pour accoucher les épouses et les filles des nomades dans le Sahara algérien». Mais Paris est bohème, lumineux, propice aux rêves. Elle prend des cours de théâtre qu’elle paie en jouant le soir la serveuse au Colisée, la grande brasserie de l’époque, à deux pas des Champs-Elysées. Elle sert Bourvil, Francis Blanche, Maurice Chevalier, Omar Sharif, Georges Guétary ou Yul Brynner, dont elle tache le veston de crème fraîche.

Un homme est là, sur la même banquette en moleskine, lorsqu’elle est au service en salle. Un dandy, un noble, la cinquantaine, subjugué par la beauté de la jeune fille. «Aimez-vous les chevaux? Venez en Suisse, vous monterez chaque jour», invite-t-il. Elle a 20 ans, l’âge de tous les possibles. «J’étais à l’époque discrète, très silencieuse, timide. Cet homme m’a éveillée.» A son père, elle dit qu’elle sera là-bas jeune fille au pair. Mais elle est une amante. De fait, un instructeur du Cadre noir de Saumur l’initie à la monte et à la voltige équestres.

Mais ça va un temps. Elle se lasse. Est la modèle à Genève Plage d’un photographe qui sera son premier mari et le père de sa fille. «Ce fut une période très peace and love, des foires et des fêtes, notre bande s’appelait les traîne-patins», se souvient Claudine Ikenazene. Beaucoup de voyages, en Inde, au Maroc, en Afghanistan, avec sa fille qui la suit partout. Des Indes, elle rapporte dans ses bagages une tanpura, instrument à cordes aux airs lancinants qui donne le bourdon mélodique. A Genève, elle donne des concerts avec d’autres musiciens, spécialistes eux aussi de musique indienne.

Elle exerce 36 métiers, de vendeuse à mannequin (elle est fine, mesure 1,70 m, taille rare à l’époque chez une femme) et bien entendu chauffeuse de bus. Tout cela pour vivre sa passion: la comédie. Elle joue au Théâtre de Carouge, des pièces pour la télévision aussi. En 1984, rencontre avec Christophe Buholzer, son futur second mari. Il est baroudeur des mers, ressemble étrangement à Corto Maltese. Elle quitte le photographe, embarque avec son marin au long cours. Il a 30 ans, elle en a 50 mais ne les fait pas.

Sur les mers du monde

Christophe est charpentier de marine, bâtisseur de goélettes. Il travaille sur la réfection d’un baltic trader qu’il transforme pour de riches Américains. Christophe livre lui-même les embarcations via les mers et les océans. Claudine navigue des mois et des années. Avec de longues escales: huit ans en Nouvelle-Zélande, cinq en Turquie, six en Californie. A San Francisco, tandis que son époux écume les docks et sculpte des coques, elle intègre l’école de musique indienne du légendaire Ali Akbar Khan. Elle est initiée au tabla, sorte de tambour qui lui rappelle la darbouka algérienne de son enfance. Deux tablas sont exposés dans l’appartement du couple, à Chambésy.

Tous deux sont à quai depuis 2017. Cela reste provisoire. «Nous avons des projets de départ», dit-elle. En ce moment, elle apprend par cœur les Fables de La Fontaine «pour garder la mémoire parce que je voudrais bien refaire de la télévision».


Profil

1938 Naissance à Alger.

1945 Décès de sa mère.

1959 Arrivée à Paris.

1980 Première femme chauffeuse de bus à Genève.

1984 Rencontre Christophe le marin.


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