Littérature

Claudio Magris, contre l'oubli

Le passé occulté de Trieste inspire à l’essayiste Claudio Magris un roman magistral qui explore les strates de l’histoire

Pendant la dernière guerre, la Risiera de Trieste, l’usine de décorticage du riz, a servi de camp de transit pour Auschwitz et de camp d’extermination, le seul d’Italie. Quelque cinq mille personnes y ont été exécutées, et environ vingt-cinq mille y ont transité. A la libération, les installations ont été détruites à la hâte. Aujourd’hui, la Risiera restaurée est un «lieu de mémoire». Mais pendant longtemps, cet épisode a été occulté et l’affaire «classée sans suite».

Né à Trieste en 1939, homme de la frontière, Claudio Magris représente l’intellectuel européen par excellence: un versant italien, solaire, enthousiaste, engagé à gauche, un temps député à Rome et pendant cinquante ans chroniqueur au Corriere della Sera; une grande connaissance de la littérature allemande et des cultures des Balkans, un versant Mitteleuropa, qu’il a illustré par des récits érudits, des voyages dans la culture de l’empire austro-hongrois, dont Danube (L’Arpenteur, 1988, puis Folio) est l’exemple magistral. Il a grandi dans un climat délétère, dans une ville déchirée, occupée par les nazis puis par les forces alliées, au bord du bloc de l’Est, qui n’a rejoint l’Italie qu’en 1954. Résistants, communistes, anciens fascistes et antifascistes, pro-nazis, collaborateurs, délateurs se côtoyaient au sein d’une bourgeoisie soucieuse d’oublier. C’est contre cet oubli que Claudio Magris a écrit Classé sans suite.

Un grand arbre

Ce roman se déploie comme un grand arbre aux branches puissantes, dont les racines plongent profond dans le passé. Il se nourrit de longues recherches et s’appuie sur un personnage qui a réellement existé. Le professeur triestin Diego de Henriquez a passé sa vie à collectionner des armes dans le but de créer un musée de la guerre destiné à devenir un instrument de paix. Il est mort en 1974 dans l’incendie du hangar où il dormait au milieu des objets de son musée à venir. L’enquête a conclu à un non-lieu.

Les carnets où le professeur consignait ses recherches et où il avait recopié les graffitis sur les murs de la Risiera ont également disparu. Derniers messages en italien et en slovène, accusations, noms de délateurs: ces traces ont été par la suite recouvertes de chaux. A partir de ce substrat historique, Claudio Magris revendique la liberté du romancier pour élaborer une danse macabre où l’ironie bride le lyrisme, une épopée qui embrasse largement le temps et l’espace.

Une fois de plus la Trieste bourgeoise, fascisante collaborationniste par vocation même quand elle ne peut pas collaborer, a débarbouillé et remaquillé son visage

«Arès pour Irène», le dieu de la guerre en apôtre de la paix: pour réaliser son projet, le professeur visionnaire a engagé une jeune femme, Luisa. C’est souvent sa voix que nous entendons, elle que nous suivons, salle par salle, à travers le musée en devenir. Luisa est née à Trieste, pendant cette période trouble de l’occupation alliée. Son histoire rythme tout le livre. Son père, le sergent Brooks, était un Noir américain, décédé dans un stupide accident d’avion après avoir réchappé de la guerre; sa mère, Sara, juive, est dévastée par un secret. La grand-mère de Luisa est morte à la Riseria, peut-être elle-même délatrice. Luisa doit se débrouiller avec sa propre histoire et les restes de l’incendie, les lacunes de la documentation. Il lui faut inventer des stratégies muséales originales pour présenter ce fatras.

Souvent, elle étouffe au milieu des témoignages poussiéreux de l’inventivité des hommes en matière de destruction. Car il n’y a pas que les Panzer et les baïonnettes. Tout peut devenir arme: le fer et le bois, le feu et l’eau, le poison, l’argent, la parole et l’écriture. Les objets de mort parlent de ceux qui les ont maniés: le roman procède par digressions picaresques, pousse des pointes chez les Indiens chamacocos du Paraguay, chez les Aztèques, déjà créatifs en matière de torture. Le sergent Brooks porte la mémoire de l’esclavage, il a grandi dans les Caraïbes, chante à sa fille des berceuses créoles.

Les chaos d’un siècle

L’autre voix, c’est celle, étouffée, du collectionneur visionnaire, obsessionnel, à travers ses carnets reconstitués, ange exterminateur qui veut libérer le sous-sol de Trieste de sa pourriture, démasquer une ville «bourgeoise, fascisante, collaborationniste», servile et aveugle, qui célèbre l’anniversaire d’Hitler, le 20 avril 1945, au château de Miramare, quelques jours avant sa mort. Il y a d’autres épisodes fabuleux dans le livre: les combats pour la libération de la ville; les errances de l’empereur du Mexique, l’archiduc Maximilien d’Autriche, qui fit construire Miramare.

Une longue digression s’attarde sur la légende du brave soldat Schimek, pauvre gamin autrichien, fusillé pour avoir refusé de tirer sur des femmes et des enfants polonais ou peut-être plutôt pour avoir tenté de déserter: où est l’héroïsme dans la confusion de la guerre? Fondé sur le projet absurde et généreux du Musée, Classé sans suite est un lourd chef-d’œuvre, qui reflète, à travers la variété des registres, le chaos du siècle dernier et celui des précédents qui l’ont préparé et nourri.



Claudio Magris, «Classé sans suite», trad. de l’italien par Jean et Marie-Noëlle Pastoureau, L’Arpenteur, 480 p.

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