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Rencontre

Claudio Magris: «Je ne suis pas l’acteur principal de ma vie»

Historien de la littérature, romancier, voyageur, chroniqueur politique, l’auteur de «Danube» se situe à la lisière entre l’Est et l’Ouest, entre la latinité et la Mitteleuropa. Rencontre avec un écrivain des identités multiples

Claudio Magris représente l’archétype de l’écrivain européen: Trieste, où il est né, en 1939, est une ville aux nombreuses identités, à la confluence de l’Europe occidentale et des Balkans, encore imprégnée par la culture de l’empire austro-hongrois, italienne, juive, slave et germanique. Il a quitté cette ville endormie pour étudier la littérature de langue allemande à Turin à un moment d’effervescence économique, politique et intellectuelle. «Sans Turin, je n’aurais jamais écrit», dit-il. Toute l’œuvre de Magris joue sur la question de la frontière, de l’exil et des errances de l’histoire, que ce soit par le roman – Enquête sur un sabre, A l’aveugle –, le théâtre, les essais littéraires – L’Anneau de Clarisse, Le Mythe et l’Empire –, des récits, dont le célèbre Danube. Entre 1994 et 1996, il a été sénateur au parlement dans les rangs de la gauche, et il continue à écrire des chroniques engagées dans le Corriere della Sera. De la Mitteleuropa, l’écrivain a gardé l’ironie, la mélancolie et le goût de la fable qu’il apprécie tant chez les écrivains yiddish. Mais sa part méditerranéenne, solaire, sensuelle, passionnée s’exprime aussi fortement dans ses écrits. La semaine dernière, Claudio Magris a rencontré le public des Assises du roman avant la projection en avant-première du documentaire d’Arte sur L’Italie des écrivains. C’est là qu’il a répondu, dans un français volubile, aux questions du Samedi Culturel.

Samedi Culturel: Que représente pour vous «O Conde», ce récit de 1993 dont La Baconnière publie la traduction française (lire ci-contre)?

Claudio Magris: Ce récit m’est très cher. Alors que je présentais Danube au Portugal, j’ai lu dans un journal l’histoire d’un batelier qui pêchait les noyés. Elle a frappé mon imagination, à cause de cet endroit où le fleuve se mêle à la mer qui correspond à ma fascination pour l’eau, pour les figures de proue. Il y est question de ces «vies mineures», ces existences faibles, exposées à la violence. J’y vois aussi l’influence du Brésilien Guimaraes Rosa, un des écrivains majeurs du siècle dernier, qui n’a pas été reconnu dans sa grandeur. Enfin, le narrateur n’est pas le héros mais une figure secondaire. Moi non plus, je ne suis pas l’acteur principal de ma vie!

Romans, essais, récits de voyage, théâtre, chroniques: vous utilisez des registres très variés. Comment les choisissez-vous?

Chaque sujet exige sa forme. Je ne choisis pas, elle s’impose. Certaines histoires demandent simplement à être racontées, comme celle de O Conde. Mais en général, je ne sais pas ce qui va surgir, si le moi du narrateur sera fictif comme dans Danube, ou réel, comme dans les chroniques. C’est pourquoi il est difficile de parler de ses projets.

Il y a toujours, dans vos romans, un substrat historique qui détermine les destinées individuelles.

Mon enfance s’est déroulée dans une atmosphère de violence et de peur. Il ne faut pas oublier qu’à Trieste, la guerre ne s’est pas terminée en 1945 mais en 1954, avec le retour de la ville à l’Italie. A Udine, quand mon père a été hospitalisé, j’étais un enfant quand j’ai vu les Cosaques, en bonne partie des Russes blancs, auxquels les nazis avaient promis une patrie. Cette patrie se déplaçait vers l’ouest à mesure que l’Allemagne perdait du terrain, jusqu’à devenir irréelle et utopique. Enquête sur un sabre est né de cette absurdité. A l’aveugle traite de ces Italiens antifascistes qui voulaient construire le socialisme et que Tito a déportés au camp de Goli Otok. Ma femme, Marisa Madieri, appartenait à ces Italiens de Fiume qui ont été forcés d’émigrer quand la ville est devenue Rijeka, en Yougoslavie. Il y a tant de malentendus de l’histoire, de destinées égarées. Trieste est la seule ville d’Italie à avoir abrité un camp d’extermination, la Risiera. Ce fait a été occulté. Je voudrais écrire maintenant sur qui s’est passé en 1945 dans la ville, pendant les derniers jours du fascisme. Les archives ont été emportées à Londres par les Alliés. Je voudrais les consulter, enquêter sur le silence des autorités et les complicités cachées. C’est un travail d’archéologue.

Dans le documentaire d’Arte, vous dites qu’une fois, à la télévision, vous avez cru voir une imitation caricaturale de Berlusconi alors qu’il s’agissait de lui-même, et que vous en avez éprouvé un sentiment de faute. Pourquoi?

Si ce que je prends pour une parodie fonctionne pour des millions de citoyens, c’est que je ne comprends pas la réalité qui m’entoure, les transformations de la société. La faute, c’est de n’avoir pas vu qu’il s’était créé une «lumpenbourgeoisie», sans culture politique, facilement manipulable. Comprendre ne signifie pas accepter: il faut savoir évaluer l’adversaire. Dans ce cas, la gauche s’est trompée en le méprisant, en ignorant les transformations sociales et en repoussant des tendances politiques conservatrices modérées qui auraient pu faire barrage. Je ne partage pas ce mépris, jamais je ne me suis cru plus intelligent que Berlusconi. Il a un véritable génie.

Ne ressent-on pas le même sentiment de parodie en regardant les archives des discours de Mussolini?

Il y a des ressemblances, c’est vrai. Mais le Duce avait une vision pour la nation, c’était un homme d’Etat. Il voulait restaurer l’Empire romain. On pouvait avoir du respect pour son projet. En cela, il était beaucoup plus dangereux. Berlusconi est dans une visée mafieuse qui ne tend qu’au profit personnel immédiat. Et comme l’Europe n’est pas en guerre, il ne peut pas installer une répression à l’échelle nationale, créer des escadrons de la mort, etc. Bien sûr, je suis heureux de vivre plutôt aujourd’hui que sous le régime fasciste, de pouvoir formuler mes critiques impunément dans le Corriere et tenter d’y défendre les «valeurs froides» de la démocratie.

Vous avez écrit «Danube» avant 1989. Comment voyez-vous les changements intervenus depuis la chute des régimes communistes?

Le Mur idéologique est tombé, heureusement. Mais il a été remplacé par des murs ethniques. Voyez la Hongrie, avec sa Constitution incompatible avec les lois européennes. Quand je retourne à l’Est, je ne me sens pas très à l’aise avec les développements actuels, ce n’est pas ce que nous avions espéré.

Croyez-vous encore au projet européen?

J’attends avec impatience la création d’un Etat européen et le jour où je pourrai voter pour son président, qu’il se nomme Dupont ou Gomes. L’idée de nation est ridicule désormais. Il est évident qu’il faut des lois européennes, par exemple pour l’immigration. J’y crois de manière volontariste, même si je suis pessimiste pour le futur immédiat.

Croyez-vous à l’efficacité politique des livres?

Ils peuvent avoir un impact mais de manière très indirecte, ou alors, c’est de la propagande, du catéchisme dangereux. Quand je lis Guerre et Paix, je suis convaincu qu’il est mieux d’être un humaniste comme Pierre Bezoukhov qu’un militaire comme Denissov! Les livres peuvent influencer notre vie, l’orienter, ce ne sont pas des instruments. S’il me fallait envoyer une seule page dans l’espace pour témoigner de l’humanité, je crois que ce serait le monologue de l’Antigone de Sophocle!

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