«J'ai entendu dire que tu as couché avec ma femme… – Qui te l'a dit? – Elle.» Clay (Joaquin Phoenix, débarqué de Mars) tombe des nues: voilà ses cachotteries révélées au grand jour. Et pour le grand jour, c'est le plein jour: il est là, au milieu d'un champ du Montana, en compagnie d'un marri mari qui le cueille au dépourvu pendant ce qui était, deux minutes plus tôt, un sympathique divertissement entre mâles: vider des bouteilles de bière, les suspendre à un arbre et les tirer au revolver. Cocu, alcool, revolver: Clay fait déjà sa prière.

Le front dans le cul-de-sac

Mais il n'a pas le temps d'invoquer sa maman que son rival se tire une balle. Un suicidé précautionneux: «J'ai fait en sorte que ma mort ressemble à un crime et que tous les indices t'accusent», grince-t-il dans son dernier souffle. On se carre dans son fauteuil, comprenant que si le «Pigeons» du titre n'est pas le nom de famille de Clay, le gaillard traîne d'emblée suffisamment de casseroles pour que la farce en cours le mue en dindon.

On se redresse également sur son siège en flairant que Clay Pigeons n'est pas exactement la énième comédie pubère qui se déverse dans le dévaloir des sorties estivales. D'abord parce que les protagonistes ont dix ans de plus que dans 90% des films actuellement à l'affiche – joie –, que tous en ont fini avec leurs années collège – applaudissement – et que chacun et chacune, proie d'un scénario malin, se cogne le front dans le cul-de-sac (littéralement, le dead end) d'une vie sans but – hourras. Hourras, oui, pour la saine et drôle méchanceté de cette petite perle d'été.

Produit par Ridley Scott, le jeune cinéaste David Dobkin, élève de la pub et du clip, possède manifestement un goût qui colle au temps. Faut-il en vouloir à Quentin Tarantino et aux frères Coen? Les farces macabres gorgées d'humour noir taché rouge sang sont aujourd'hui un sous-genre qui donne de l'urticaire aux pourfendeurs de cynisme. Mais qui sait aussi réjouir au plus haut point lorsque le film s'appelle Fargo. Si Clay Pigeons n'atteint pas la folle embardée dont sont capables les frères Coen, il se maintient au meilleur niveau grâce à ses comédiens (lire ci-dessous) et aux tourments inattendus que le scénario – signé Matt Healy, autre nouveau venu – leur fait subir.

Une sèche à chaque scène

Mais retrouvons plutôt Clay, penaud au milieu de ce champ, un cadavre sur les bras, la panse lestée et le cerveau embrumé par la bière. Que faire? Clay pourrait espérer quelque compassion de la part d'Amanda, sa maîtresse qui ne se sait pas encore veuve (Georgina Cates, descendue de Vénus). Mais celle-ci, plus préoccupée d'assouvir son inextinguible appétit sexuel, refuse de l'aider à affronter illico la police. Alors l'affaire traîne et Clay, torturé, finit par gifler Amanda en public, histoire de freiner ses assiduités. Or la scène n'échappe pas à Lester Long, un grand gars avenant quoique déguisé en cow-boy de pacotille (Vince Vaughn, le soleil du film). Lester Long a-t-il une idée en tête lorsqu'il se met à offrir son amitié à Clay, viriles tapes dans le dos en prime? Impossible d'en dire plus sous peine de crever l'ulcère qui noue ensuite le spectateur et qu'une inspectrice du FBI dépêchée sur place a elle-même beaucoup de peine à crever.

Produit avec de l'argent allemand et luxembourgeois, Clay Pigeons déjoue astucieusement tout ce qui aurait pu l'alourdir: le parrainage de Ridley Scott, gage d'images plus léchées que pensées; l'amoncellement de cadavres, menace d'une bête chute de dominos; et une bande musicale assez chargée de tubes, d'Elvis à Michel Legrand, pour alourdir inutilement la dramaturgie. Et c'est tout le contraire qui advient: Dobkin bifurque souvent, et en finesse, là où le spectateur le croit sur des rails rectilignes, préférant colorer le champ de ses images – signées Eric Edwards, le chef opérateur de My Own Private Idaho de Gus Van Sant – avec ses comédiens plutôt qu'avec des ombres de persiennes, n'hésitant pas non plus à rire de son défi en glissant la scie du Pelvis «It's now or never» au moment fatal.

Politiquement incorrect, et pas seulement parce qu'on s'y allume une sèche à chaque scène, Clay Pigeons profite avec jubilation et sans niaiserie de tout ce qu'offre le nouveau genre de la comédie noire: il juxtapose l'ironie et la peur sans laisser l'un dévorer l'autre.

Clay Pigeons, de David Dobkin (USA, 1999), avec Joaquin Phoenix, Vince Vaughn, Janeane Garofalo, Georgina Cates.