Pianiste concertiste et professeur à la Haute Ecole de musique de Lausanne, Pierre Goy se passionne pour les instruments d’époque. Il possède une collection de pianos anciens, dont des Pleyel du temps de Chopin (pianos droits, carrés, à queue). Pour entrer au mieux dans cet univers, il a enregistré un disque sur un piano Pleyel de 1839 réunissant le Premier Concerto en mi mineur et le Rondeau à la Krakowiak, avec des membres d’Il Giardino Armonico. Le disque paraîtra à l’automne chez Lyrinx. Son projet? Interpréter ces œuvres dans les conditions où elles ont été jouées à l’époque, soit en petite formation.

Samedi Culturel: Pourquoi cette reconstitution historique?

Pierre Goy: On est tellement imprégné du modèle symphonique pour les Concertos de Beethoven et Chopin en particulier que j’ai voulu retrouver le climat de création. Beaucoup de premières, au début du XIXe siècle, se passaient dans des salles très petites. Souvent, la direction d’orchestre était assurée par le pianiste, qui jouait non seulement sa partie de soliste, mais aussi dans les tutti. Au premier concert de Chopin à Paris, c’est un quatuor à cordes qui l’a accompagné dans le Concerto en mi mineur. Cela change complètement les proportions.

Vous voulez dire que le son est moins opulent, moins puissant?

J’ai pris conscience que notre vision orchestrale de ces œuvres-là a été alourdie. Il y a une espèce d’épaisseur, de gigantisme qui ne correspond pas à l’esprit de l’époque. Avec un piano moderne, tout est plus épais, plus ample; c’est un peu hypertrophié dans la texture.

Certains pensent que Chopin était un mauvais orchestrateur…

Je ne suis pas d’accord. Quand vous allégez l’orchestre avec les couleurs des bois de l’époque, ça donne un charme fou. Le piano Pleyel a des timbres qui se fondent dans les cordes en boyau.

Quelles sont les qualités et les limites de ce type d’instrument?

On a une plus grande transparence des registres – et des couleurs de registres – sur un piano ancien. On a presque un chœur, avec des basses, un vrai ténor qui chante, une voix de poitrine comparable à un alto, et un soprano flûté, transparent. L’instrument ancien vous colore les registres. L’une des difficultés avec un pianoforte des années 1830, c’est qu’il possède un aigu qui offre peu de possibilités dynamiques. Il faut faire très attention de ne pas brusquer le son dans les deux dernières octaves. Il faut gérer la dynamique différemment; on va faire des forte en utilisant davantage les graves que les aigus.

Et techniquement, il faut des dispositions spéciales?

Ce sont des claviers encore extrêmement légers. La clé, c’est de ne pas écraser le clavier dans les grands traits virtuoses. Si on joue trop brillant dessus, il sature, ça se bloque, il a un son horriblement laid, comme le relatent déjà des témoins de l’époque.

Comment comparer un Pleyel à un Erard des mêmes années?

Pour une grande salle, on prendra de préférence un Erard, parce qu’il a un son plus défini, plus brillant. De loin, le piano Pleyel sonne un peu flou. C’est en revanche l’instrument idéal pour caresser une Mazurka de Chopin dans un salon parisien.

Peut-on reproduire les sons d’un Pleyel sur un Steinway?

C’est un autre monde. Il n’y a pas les mêmes couleurs dans les registres et surtout ces registres sont égalisés. Vous allez devoir vous-même colorer les registres. Vous avez un son qui tient beaucoup plus longtemps, ce qui va influencer le tempo. C’est autre chose, une transposition qui, en soit, peut être belle.

La puissance du son a-t-elle un impact?

Sur un piano Pleyel, ou un piano viennois Conrad Graf comme Chopin en a connu, on est obligé de jouer plus vite, sinon le son ne tient pas dans les grandes phrases chantées. La texture étant plus mince, le son s’évapore plus vite. Ça vous guide vers un tempo plus allant. Et l’on comprend le tempo du pianiste parisien Louis ­Diémer, au début du siècle dernier, dans le Nocturne en ré bémol majeur Op. 27 N° 2. C’est enfiévré!