Clémence de Biéville. L'Armée rouge au fond du jardin. Grasset, 124 p.

«Tout le monde ne peut pas être orphelin»: c'est ce qu'a longtemps affirmé Clémence de Biéville quand on l'interrogeait sur ses parents, disparus avant sa vingtième année. Mi-allègre, mi-acide, ce court récit revient sur son enfance suisse dans «une bourgade coincée entre le Rhône et les Alpes» (Bex?): un père protestant, champion de canasta, grand lecteur et féru de généalogie, qui conserve tous les objets ayant appartenu à ses morts, remplit la maison de portraits d'ancêtres et inscrit sa fille dès 5 ans à la Société crématoire du canton de Vaud; une mère fantasque qui se déguise en fée ou en ivrogne, aime peindre et raconter des histoires. La petite Clémence suit des cours par correspondance et va à l'école du Dimanche, elle apprend à faire la révérence et à être aussi exacte qu'un coucou suisse, elle redoute les communistes et croit voir «luire les casques de l'Armée rouge au fond du jardin». Après cette enfance enchantée, c'est la révolte adolescente, la mort du père puis de la mère. Clémence reçoit sa part d'héritage – livres, commodes, croyances, ancêtres. Tout ce qu'elle se réjouit aujourd'hui de n'avoir pas, faute d'enfant, à transmettre: gage d'oubli et permission de se souvenir.