Genre: Roman
Qui ? Marie Darrieussecq
Titre: Clèves
Chez qui ? P.O.L, 346 p.

O n sent bien que Marie Darrieussecq veut dire comment c’est vraiment. Elle qui raconte, et bien, les femmes de l’intérieur. De façon fantasmée ( Truismes , P.O.L, 1996 ), ou très réelle ( Le Bébé , 2002). Dire l’arrivée des règles et le premier rapport sexuel. Ce surgissement du cru dans le quotidien adolescent. Loin du rêve mais en mieux, aussi. Clèves contient dans son titre même, ce programme de mise à bas des masques, des voiles et des paravents. La princesse ici s’appelle Solange, elle a des parents largement démissionnaires et elle vit à Clèves, un bourg en France. Dans les années 1980. La génération de Marie Darrieussecq, née en 1969. Solange aime le bruit que fait sa robe, «chiff, chiff» quand elle bat l’arrière de ses genoux d’enfant qui glisse vers la jeune fille. Son père ricane en désignant Solange et Rose, la meilleure amie, «les princesses de Clèves».

Que veulent dire les mots enfant, jeune fille, femme, garçon? Quels parcours individuels s’y cachent? A l’image du personnage de Malte Laurids Brigge, double du poète Rainer Maria Rilke, cité en exergue du roman, Marie Darrieussecq entend frotter le réel, loin des brumes de l’enfance. On suit donc Solange dans ses transformations. Mais pas seulement. Un autre personnage connaît une métamorphose, par les sentiments cette fois, c’est Monsieur Bihotz, chargé par les parents de Solange de garder la petite quand il n’y a personne à la maison. Monsieur Bihotz apparaît, comme Solange, dès la première page du roman. Et il demeure, gagnant en importance, jusqu’à la fin. Changé par l’amour. Cette transformation-là est plus forte encore que la mue de Solange. D’autant plus marquante que la romancière prend le lecteur par surprise. Monsieur Bihotz garde longtemps les ombres du personnage secondaire avant de prendre une ampleur inattendue, tout en restant dans les marges, gauche, dépassé par ses sentiments impossibles.

Solange, elle, tourbillonne dans sa robe. Puis dans ses jupes moulantes. Alors qu’elle porte encore sa robe avec des chiens rouges brodés sur l’ourlet, se dresse devant elle cette masse d’informations troubles que les adultes laissent échapper sous l’effet de l’alcool ou du rire ou des deux. Marie Darrieussecq rend compte de cette sensation étrange de ne pas saisir ce qui semble si important pour les adultes par des phrases courtes, des paragraphes resserrés qui sautent d’une image à l’autre à la façon d’un kaléidoscope. Une forme qui traduit ces limbes dans lesquels se démène la petite fille à la façon d’un détective. Que veut dire baiser?

Quand vient l’heure des jupes moulantes, le sang menstruel tache et permet de dire, avec une mine grave: «Je suis indisposée.» Le style se fait plus coulant, plus suivi. Solange décide de son parcours de découvreuse des choses de la vie. Les règles sont l’arc de triomphe (intime) sous lequel il faut passer pour commencer son chemin dans le réel. Les trois chapitres du roman sont baptisés sommairement, avec humour: «Les avoir»; «Le faire»; «Le refaire». Comme on l’imagine bien, le faire et le refaire occupent les deux tiers du roman. Il faut compter avec toutes les danses d’approche, les tours en Mobylette, les fêtes où l’on s’embrasse avec la langue. Et puis Solange le fait. Avec Arnaud dont elle tombe amoureuse. Après. Pendant, elle fait comme elle pense que c’est bien, accaparée par l’étrangeté de la situation, des odeurs, des sons, des poils et des chairs qui s’emmêlent. La scène est très juste dans la description de cette application détachée. Dans cet état de spectatrice étonnée devant le spectacle du garçon tout à son œuvre, lui.

Clèves, le bourg, occupe bien son rôle de théâtre des révélations. Avec ses riches et ses cas sociaux. Les différences entre les appartements des uns et des autres que Solange décrypte comme elle le fait de son corps et de celui des garçons. L’entrée dans la vie se fait aussi dans la compréhension intime de sa propre position sociale.

Monsieur Bihotz fait partie à coup sûr des gens un peu différents. Il vit seul depuis la mort de sa mère. Solange dort chez lui quand les parents rentrent tard. Le trouble de la situation est palpable. Même le père de Solange se demande à un moment donné s’il ne vaudrait pas mieux chercher une solution plus normale. Mais rien ne bougera. A la fin du roman, quand le drame de Monsieur Bihotz prend toute sa dimension, on regrette que la romancière ne lui ait pas accordé plus de place ou n’ait pas, au moins, accompagné plus tôt la montée en puissance finale. Peut-être qu’alors, le roman n’aurait pu éviter le pathos. Peut-être. Et qu’il valait mieux suivre les tourbillons de Solange de bras en sexe. Oui. Monsieur Bihotz reste en mémoire, seul sur une route, silhouette indélébile.

,

Rainer Maria Rilke

«Les Cahiers de Malte Laurids Brigge»,cité en exergue par Marie Darrieussecq

«Est-il possible que l’on ne sache rien de toutes ces jeunes filles qui vivent cependant?Est-il possible que l’on dise «les femmes»,«les enfants», «les garçons» et que l’on nese doute pas que ces mots, depuis longtemps, n’ont plus de pluriel, mais n’ont qu’infiniment de singuliers?»