Le cliché documentaire chambardé

Exposition Le Centre de la photographie de Genève revisite le genre et interroge le statut de l’image

Une réflexion foisonnante

Les années 1970 sont celles, parmi quelques autres, des grandes remises en question. Des femmes jettent leurs soutiens-gorge. Des jeunes défient le pouvoir. Des artistes interrogent leurs outils. En Californie, Allan Sekula entreprend de réinventer la forme documentaire de la photographie, mêlant la performance aux images. Pour sa première exposition solo au Centre de la photographie de Genève, le jeune commissaire Sébastien Leseigneur reprend à son compte le questionnement de l’Américain décédé en 2013.

En résulte une exposition touffue et multidirectionnelle, dont il est parfois difficile de saisir la cohérence au-delà de considérations intellectuelles un peu pesantes. Le message essentiel, dès lors, est celui de la diversité des pratiques photographiques, avec une visée documentaire dont le curseur peut très largement varier, avec des incursions plus ou moins profondes dans l’art contemporain, avec, enfin, des sources et des supports multiples.

Une vingtaine de projets sont exposés, dont quelques-uns uniquement via des livres. Myriam Ziehli, ainsi, juste diplômée de l’école de Vevey, propose une intrigante Montagne dorée, revisitation contemporaine et en images du mythe du pont du Diable. Sous forme de petits autels accrochés au mur, Angèle Laissue confronte clichés et objets glanés lors d’une résidence à New York. Sur une vue nocturne de la Statue de la Liberté reposent trois petites vierges phosphorescentes. Un peigne à très longues branches est installé devant le portrait d’un homme chauve et tatoué. Des sortes de gris-gris répondent à des pièces de musées ethnologiques. Libre à chacun de tisser ses liens.

Sami Benhadj, Tarik Hayward et Guy Meldem, eux, brouillent les échelles. En photographiant des objets gigantesques dans un entrepôt et devant un tissu blanc, comme en studio, ils laissent à penser que leurs compositions tiennent de la maquette. Mais les arbres, bateau, caravane, baignoire, toboggan et silo sont bien réels et ont été vaillamment entassés les uns sur les autres au gré d’agencements absurdes et poétiques.

Maya Rochat utilise des images de ses proches ou de son quotidien, qu’elle transforme à l’aide de technologies diverses ou qu’elle peinturlure. «Je crois de moins en moins à la photographie documentaire pure. Nous sommes usés par tous les clichés que nous voyons, alors je préfère susciter la surprise et l’émotion en assumant une mise en scène.»

Plus loin de la photographie, Pierre Paulin projette un 16 mm tiré de ses pérégrinations sur le site de streaming MegaUpload. Naviguant d’un onglet à l’autre pour une sorte de montage en direct, il enchaîne des scènes de baisers langoureux dans une valse infinie, la caméra tournant sans cesse autour des couples enamourés. «Je m’intéresse à ce que les gestes technologiques produisent et me pose en opérateur», note le jeune artiste. «La photographie flirte avec tout ce qui l’entoure», conclut le commissaire.

Against the grain – La photographie à contre-courant. Jusqu’au 27 juillet au Centre de la photographie de Genève. www.centrephotogeneve.ch

«Nous sommes usés par tous les clichés que nous voyons»