Une promenade au parc Bertrand, pour les habitués des Cropettes (Genève rive droite), a quelque chose de forcément exotique. Les caniches s’y promènent parfois plus nombreux que les enfants. Depuis début mai, une exposition dans le joli quartier de Champel ajoute à la confrontation anthropologique.

Clichés exotiques, le tour du monde en photographie (1860-1890) propose une plongée dans la formidable collection d’images amassées par Alfred Bertrand à la fin du XIXe siècle. A l’époque, la photographie et le tourisme commencent à se développer; les tirages des professionnels sont vendus comme souvenirs, en guise de cartes postales qui n’existent pas encore. Alfred Bertrand, bienheureux rentier genevois (lire ci-dessous), en rapporte plus de 1700 lors de ses deux tours du monde et autres voyages au long cours. 250 sont présentées dans les allées de «son» parc. Une partie avait déjà été montrée au Musée d’Ethnographie, qui a reçu le fonds en 1940 de la veuve du globe-trotter. Mais un programme de recherche mené par l’Unige dans le cadre du Fonds national de la recherche scientifique a relancé l’idée d’une exposition, avec la volonté d’une lecture très critique.

Le propos? «Raconter comment l’Europe de la fin du XIXe siècle considérait le reste de la planète, note Lionel Gauthier, du Département de géographie de l’Université de Genève, l’un des commissaires. C’est un moment clé de notre rapport à l’autre et à l’ailleurs. Ces premières images, perçues comme la réalité, sont devenues nos références visuelles, effaçant la peinture et cristallisant nombre de clichés qui perdurent aujourd’hui encore.» Entre les arbres du parc, ainsi, se dessine un monde peuplé de femmes voilées ou dénudées, d’hommes hirsutes, de sauvages bons ou mauvais qu’il faudrait civiliser.

Loin de dévoiler la réalité – tâche de toute façon impossible – ces photographies servent, consciemment ou non, des idéologies variées et des desseins assez peu reluisants. Les bienfaits, ou la nécessité, de la colonisation comme de l’évangélisation, sont mis en avant par des portraits d’indigènes débraillés et de convertis élégants, par des images d’infrastructures occidentales en pleine brousse. La barbarie de l’étranger est mise en scène: Chinoises aux petits pieds, épisodes prétendument cannibales. La supériorité de l’Europe est invariablement citée. Des typologies d’êtres humains rappellent que l’existence de races inégales est alors bien ancrée dans les consciences. Alfred Bertrand les classe soigneusement dans ses albums. «La page des «Types de l’île de Penang» est très révélatrice, estime Lionel Gauthier. Les hommes, les fruits, les animaux et les humains ont été mis au même niveau» (voir ci-dessus).

Très souvent, les clichés résultent de mises en scène. Les protagonistes sont photographiés en studio, avec accessoires et décors peints. Des parties de chasse, de repas familiaux ou de justice expéditive sont reconstituées. Dans un autre genre, beaucoup de femmes sont représentées nues; parfois des prostituées payées pour cela. «Sous prétexte anthropologique, on réalisait des images érotiques. La petite tenue des modèles était justifiée par le climat du pays, leurs mœurs légères ou la nécessité de les mettre nues pour des mesures scientifiques», explique le commissaire.

Les photographes installés dans les colonies et pays visités par des étrangers réalisent des inventaires de toutes sortes – monuments, plantes, femmes ou types de métiers – afin que touristes, militaires et autres expatriés puissent «montrer ce qu’ils ont vu». Leur but est commercial avant d’être idéologique. Leur activité commence à décroître avec l’invention de la carte postale et la démocratisation de la photographie. Lors de son deuxième tour du monde, en 1907, Alfred Bertrand n’achète plus d’images mais les prend lui-même. Elles ont été jugées trop mauvaises pour être exposées dans son parc.

«Clichés exotiques, le tour du monde en photographie (1860-1890)», jusqu’au 30 septembre au parc Bertrand, à Champel.

Visite virtuelle sur le site www.unige.ch/cliches-exotiques

,

Sous prétexte anthropologique, on réalisait des images érotiques