Lorsqu’il était adolescent, à la fin des années 1960, Daniel Girardin avait collé des images de David Hamilton sur les murs de sa chambre. Les posters du Che, en revanche, lui étaient interdits. Trop subversif. Aujourd’hui, le visage du Comandante sert à vendre des voitures, des t-shirts et des baskets. Cette anecdote personnelle est l’une de celles qui ont nourri la réflexion du commissaire – avec Sam Stourdzé – de la nouvelle exposition du Musée de l’Elysée à Lausanne, [Contre] Culture/CH. «L’idée de contre-culture était très forte dans les années 1960 et 1970, rappelle l’historien. Elle se présentait sous différentes formes et mouvements qui aspiraient à davantage de liberté politique, culturelle ou sexuelle. Elle a plus ou moins disparu avec la fin de la Guerre froide, le déclin de l’autorité patriarcale ou encore l’avènement de la société de consommation. Désormais, tout est recyclé par la publicité, la mode ou les musées.» Et de pointer le carton d’invitation de l’exposition: un cuir et une chemise ouverts sur un nombril, une braguette (mal) fermée par des vis et des écrous: «Ce cliché de Karlheinz Weinberger était d’une obscénité absolue à l’époque où il a été pris, en 1962. Impossible à publier. Aujourd’hui, on dirait une affiche pour des jeans.»

En 200 images et quelques vidéos, [Contre] Culture/CH tourne ainsi autour d’images suisses plus ou moins provocantes, interroge ce qui fonde notre identité, donne à penser la transgression dans un monde revenu de beaucoup de choses. A l’entrée, les photographies de Karlheinz Weinberger justement. Une plongée dans le milieu des voyous zurichois des années 1960, tatouages, ceintures à gigantesques boucles, ode à l’Amérique. En face, celles de Yann Gross. Vallée du Rhône, années 2000. Motos encore, jeans, cuirs et filles dénudées. Même fascination pour les Etats-Unis, le soufre en moins, la limite du ridicule en plus.

Dans cette première partie intitulée «Culture et comportement» figurent encore des images d’Emmanuelle Antille – une vieille femme en petite tenue –, de Luc Chessex à Cuba ou de Christian Lutz sur le succès des grands-messes évangéliques. La reconstitution de l’exposition des clichés du policier de Nidwald, Arnold Odermatt, telle qu’elle fut présentée à la Biennale de Venise par Harald Szeemann en 2001, questionne, elle, la notion d’art, et donc de culture. Odermatt a photographié durant quarante ans les accidents de la circulation pour les besoins d’une enquête; Szeemann a décidé que ce travail avait sa place dans les musées. Chaque série est censée répondre à une autre, dans une logique qui reste quelquefois un peu hermétique.

Dans les combles du musée, c’est l’ironie qui se déploie. «L’humour et le décalage ont remplacé la contre-culture, note Daniel Girardin. Mais cela ne signifie pas que la subversion a disparu. Lorsque Claude Baechtold met face à face un banquier privé et un chef de guerre afghan, le message est fort.» Aux côtés des célèbres séries du Lausannois, les montages de Nicolas Crispini, les délires de Plonk & Replonk ou encore la joyeuse malice d’Andri Pol. Dans un travail intitulé «Grüezi», le Bernois donne une image surprenante de la Suisse: rampe de skate installée dans un salon genevois Art nouveau, chat chantant, nudistes aux foins.

L’identité suisse, justement, est le dernier thème exploré par [Contre] Culture/CH. Montagnes sublimes (Francis Frith) ou scénographiées pour les touristes (Matthieu Gafsou). Chalets bunkers (Christian Schwager) ou bunkers végétaux (Leo Fabrizio). Bureaux de poste en voie d’extinction (Jean-Luc Cramatte). Contre nature.

[Contre] Culture/CH, Musée de l’Elysée, Lausanne, jusqu’au 29 janvier 2012. Rens. www.elysee.ch