Commissaire à la pipe

Les clichés à propos de Maigret (1): «C'est misogyne»

A force de décrire ses héroïnes comme «appétissantes», Simenon, notoire homme à femmes, semble faire de son commissaire un macho majeur. Pourtant, certains des plus grands personnages de la saga sont des femmes

Georges Simenon est mort à Lausanne il y a 30 ans. En cette «année Simenon», proclamée aussi en raison de l’anniversaire de l’esquisse de Maigret en 1929, chaque semaine, notre chroniqueur rend hommage à l’impérissable commissaire en lisant les 75 romans.

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J'ai dû faire une pause dans mon exploration de Maigret, et maintenant, la reprise se fait crescendo, depuis le plaisant Maigret et le clochard. Après avoir raconté mon expérience d’immersion Maigret, discuté avec des amis et connaissances, je prends la mesure des clichés qui collent à la saga du commissaire à la pire. Prenons l’un d’eux: la misogynie. Univers masculin s’il en est, les romans policier de Georges Simenon, l’homme qui s’était vanté d’avoir «eu» 10 000 femmes (tout est dans le verbe) seraient foncièrement macho.

Il est vrai que l’auteur prête le flanc. Quand il décrit une femme que rencontre Maigret dont la robe laisse deviner «un corps appétissant», ça sent assez le bouc. Le romancier use d’ailleurs souvent du registre gastronomique en décrivant ses protagonistes; on peut arguer du caractère gourmand du commissaire, mais cela débouche quand même sur des femmes-andouillettes.

A propos de l'épouse du policier: Hommage à Mme Maigret

La violence et celles qui la contrôlent

N’empêche. Quelques uns des plus grands personnage de la geste Maigret sont bel et bien des femmes. Cela vient vite, avec Au Rendez-Vous des Terre-Neuvas et cet hallucinant déchaînement de désir et de violence sur un bateau. La femme, là encore, est un objet convoité, mais la brutalité de la concupiscence et sa lucidité la placent bien au-dessus des fauves.

Fauves, comme dans Maigret et son mort, où l’enquête parisienne conduit à une bande de tueurs qui massacrent des paysans en Picardie: c’est une femme qui les conduit. Simenon parle alors de «femelle», mais au sens de la sauvagerie, identique à celle des mâles – mais il y a bien une cheffe de bande.

Aline et Félicie, grandes figures

Dans une tonalité tout à fait différente, on peut penser à la figure du titre Maigret et la vieille dame, énergique, aux yeux bleus qui scannent le bourru à la pipe. Ou l’épouse de Marton, dans Les Scrupules de Maigret, sans doute le personnage le plus glaçant de tous les romans, rongée par l’ambition au point de marcher par-dessus les cadavres qui s’amoncèlent autour d’elle. Aucun héros masculin n’atteint une telle froideur dans sa passion.

Deux figures encore, qui bousculent Maigret plus que bien des criminels ou témoins masculins. Aline Calas, dans Maigret et le Corps sans tête, tenancière de bistrot qui reste de marbre alors que son mari a été démembré. Une énigme rare dans l'ethnologie façon Maigret. Et bien sûr, Félicie, cette satanée «chèvre», qui connaît l’histoire d’un crime, qui hait le commissaire, que le commissaire déteste… Un chef d’œuvre de relation conflictuelle et admirative, dans tous les silences du gros enquêteur.


Prochain cliché: «Ca se déroule toujours dans la bourgeoisie de province».

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