Clint Eastwood connaît son plus grand succès avec «American Sniper». Et relance la polémique: le dernier des héros américains est-il un cow-boy réac?

Retour sur une carrière qui sent la poudre

L’inspecteur Harry ne s’est pas levé du bon pied. Au diner’s, comme tous les matins, on lui a servi un gobelet de café. Il est ressorti. Il boit une gorgée, recrache: le breuvage abominablement sucré est un SOS. Revenant sur ses pas, Harry découvre que deux voyous sont en train de braquer l’établissement. Il se plante devant eux et lâche: «Nous n’allons pas vous laisser sortir.» – Qui ça, «nous»?, ricane un gredin. «Et bien, Smith, Wesson et moi», réplique Harry en dégainant son calibre. Bang! Bang! Trois morts.

Cette réplique culte alliant humour noir et apologie de la justice expéditive est emblématique du rapport de Clint Eastwood aux armes à feu et, par extension à l’Amérique, patrie des braves, des cow-boys et des excités de la gâchette.

Clinton Eastwood Jr est né le 31 mai 1930, à San Francisco. C’est la Terre promise, pourtant le travail manque et le gamin suit son père dans ses pérégrinations professionnelles. Ces vagabondages développent son tempérament individualiste. Il s’essaye au basketball, arrondit ses fins de mois en jouant du piano et de la trompette, travaille comme bûcheron. Jazz et western: «Les deux seules formes d’art purement américaines.»

«J’ai toujours vécu dans l’Ouest. J’en ai toujours aimé les règles de vie, le code.» Clint Eastwood s’essaye à Hollywood. Le succès vient avec Rawhide , une série télé western de 217 épisodes, diffusés entre 1959 et 1966. Pas maladroit avec son six-coups, le cow-boy Rowdy Yates est propre sur lui.

L’acteur change diamétralement de registre quand il vient en Europe tenir le rôle d’un pistolero laconique dans le premier western de Sergio Leone, Pour une poignée de dollars : barbu, suant, il mâchouille des cigarillos dans un poncho crasseux. Suivent Pour quelques dollars de plus et Le Bon, la Brute et le Truand. Il laisse tomber quelques aphorismes délectables qui fondent sa légende, tel: «Tu vois, le monde se divise en deux catégories: ceux qui ont un pistolet chargé et ceux qui creusent. Toi, tu creuses...»

Aujourd’hui, les films de Sergio Leone sont adulés. A leur sortie, leur violence fait débat. La noirceur, le cynisme que le western-spaghetti infuse dans un genre codifié par John Ford, ébranlent l’Amérique. La question est de savoir si Clint Eastwood est le digne héritier de John Wayne, le plus fameux cow-boy de tous les temps et va-t-en guerre impénitent. «Le successeur de John Wayne va-t-il plus loin que le Duke dans la voie du racisme et de la violence?», s’interroge Télérama en 1975. Clint répond: «Je peux tirer dans le dos d’un type, pas Wayne.»

De retour aux Etats-Unis, Clint Eastwood n’économise pas ses cartouches dans quelques westerns (Pendez-les haut et court, Sierra torride , La Kermesse de l’Ouest) et films de guerre (Quand les aigles attaquent, De l’or pour les braves).

En 1971, trois titres marquent un tournant décisif. Dans Les Proies de Don Siegel, il incarne un soldat blessé adopté par un pensionnat de jeunes filles qui le dorlotent à mort. Ce personnage révèle la dimension masochiste du comédien, similaire à celle de Marlon Brando, une de ses idoles avec James Cagney. Il réalise son premier film, Un Frisson dans la nuit : ce thriller met en scène un animateur de radio persécuté par une admiratrice dangereuse.

Enfin, toujours pour Don Siegel, il devient l’inspecteur Harry, le flic qui, méprisant la pusillanimité de la hiérarchie, ramène de l’ordre en ville avec son Smith & Wesson: «Voici un Magnum 44, l’arme la plus puissante du monde. Elle peut te faire exploser la tête en mille morceaux. Demande-toi seulement si tu as de la chance.» Gros succès public, le film exaspère la critique qui qualifie l’œuvre et son interprète de «fascistes». L’épithète reviendra à propos de L’Homme des hautes plaines , dans lequel un étranger vient venger un ami et châtier de leur lâcheté les habitants d’une petite ville: «apologie du fascisme», «parfait héros nazi», «idéologie typiquement nazie»…

La prophylaxie idéologique cède progressivement le pas à l’admiration, souvent inconditionnelle, pour une œuvre d’autant plus forte qu’elle est ambiguë. Si Clint Eastwood tourne d’autres grands westerns où la poudre parle abondamment, il varie les genres: sublimes mélodrames (Sur la route de Madison, Million Dollar Baby), films musicaux élégiaques (Bird, Honkytonk Man), science-fiction (Space Cowboys), films de guerre pacifistes (Mémoires de nos pères, Lettres d’Iwo Jima), chefs-d’œuvre (Un Monde parfait , Mystic River) et navets (The Rookie).

Le public s’incline devant la dimension mythologique d’un cinéaste qui n’hésite pas à casser son personnage en jouant un cow-boy de cirque dans Bronco Billy. Quant à la violence, elle contient sa propre dénonciation. Quand le tueur à gages vieillissant d’Unforgiven reprend du service, c’est pour un contrat sans gloire, des exécutions minables culminant dans un carnage apocalyptique…

Qui a vécu par le glaive périra par le glaive. Clint Eastwood a incarné des personnages allégoriques, comme l’homme sans nom de Sergio Leone, des fantômes, comme le révérend au torse stigmatisé par les balles de Pale Rider . Aucun n’a jamais été flingué. Ils se sont volatilisés dans le désert, ils ont fondu dans l’obscurité. Sauf Walt Kowalski dans Gran Torino (2008). Ce vétéran de la guerre de Corée tire sa jeune voisine vietnamienne des pattes de trois racailles. Le septuagénaire ressort son Magnum et la vieille dialectique de Dirty Harry: «Vous savez qu’un jour vous rencontrez un type avec lequel il ne faut pas faire les malins. C’est moi.» Il ira jusqu’au bout de sa destinée, expiant ses fautes sous la mitraille des caïds locaux, tel un saint Sébastien des suburbs.

Gran Torino se conclut à l’église pour les obsèques du martyr. Clint Eastwood filme Clint Eastwood dans un cercueil, puis quitte l’écran. Désormais, la star se cantonne derrière la caméra, réalisant Invictus, Au-delà, J. Edgar, Jersey Boys . Et American Sniper, son plus grand succès public (en salles dès mercredi), qui relance la polémique: le dernier des géants est-il Dirty Harry ou Bronco Billy? Un salopard de nationaliste belliciste ou un humaniste désillusionné?

«Tu vois, le monde se divise en deux catégories: ceux qui ont un pistolet chargé et ceuxqui creusent. Toi, tu creuses...»