L’inspecteur Harry lance à un voyou «Fais-moi plaisir» («Make my day») avant de le pulvériser avec son Smith & Wesson. Le vieux desperado d’Unforgiven, que la grippe et un passage à tabac ont presque tué, revient à la vie et dit: «J’ai vu l’ange de la mort, il a des yeux de serpent, j’ai vu le fleuve.»

Depuis plus d’un demi-siècle, Clint Eastwood oscille entre les figures de régulateur implacable et de perdant magnifique. Cette ambivalence nourrit la fascination que l’acteur et cinéaste exerce sur les spectateurs. Elle reflète celle de l’Amérique, dernière frontière à jamais entachée par le génocide indien, l’esclavagisme, la violence endémique, celle qu’induit la culture des armes comme celle que pratique Wall Street.

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Un regard désenchanté sur l'Amérique

Clint Eastwood a longtemps déchaîné la colère de l’intelligentsia. L’infamante étiquette de «fasciste» qu’elle lui a collée n’a pas tenu longtemps. Au fil d’une riche filmographie, il s’est posé en allié des losers, des femmes et des enfants, des paysans ruinés et des héros du quotidien, comme Sully, le pilote qui a posé son avion sur l’Hudson.

Anarchiste de droite, humaniste déçu, il navre nombre d’admirateurs en soutenant Donald Trump et porte un regard désenchanté sur un pays désenchanté. Il sait que d’honnêtes épiciers sont des assassins (Mystic River). Les personnages d’Un monde parfait roulent vers le malheur dans une Amérique vivant ses derniers jours d’insouciance avant l’assassinat de Kennedy.

Il signe des films de guerre (Mémoires de nos pères) en rappelant que «nos victoires ne sont pas aussi héroïques que nous le pensons». Il connaît un des plus gros succès de sa carrière avec American Sniper. Il est impossible de déterminer si ce portrait d’un tireur d’élite ayant fait quelque 150 victimes en Irak célèbre un héros de la démocratie ou dénonce un assassin médaillé.

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Nonagénaire convoyeur de cocaïne

Le personnage eastwoodien est mort en saint et martyr dans Gran Torino. Dix ans après, il revient à l’écran dans La mule. A 88 ans, l’acteur incarne un nonagénaire qui se fait convoyeur de cocaïne. Cet antihéros finalement plus nostalgique que cynique incarne la grandeur perdue d’une Amérique dans laquelle les retraités doivent s’acoquiner avec les cartels pour joindre les deux bouts, la cellule familiale a volé en éclats, l’appareil législatif entrave l’action des représentants de la loi…

Enfin, Clint Eastwood, ci-devant pistolero impavide, flic brutal ou boxeur jovial, ose s’exhiber dans la fragilité du grand âge. Un peu voûté, sec comme s’il était lyophilisé, l’acteur casse une dernière fois son image. Il tourne en dérision cette figure de chnoque matois dépassé par les avancées du monde contemporain. Et inspire au crépuscule un sentiment de fraternité universelle.