Earl Stone aime les fleurs, car elles nous ressemblent: elles s’épanouissent et puis, le jour suivant, elles sont mortes. Il a toujours un bon mot à la bouche et un compliment pour les dames. Il a tout du grand-papa merveilleux. Mais c’est un sacré zigomar, un panier percé, un égoïste qui a systématiquement fait passer ses intérêts avant ceux de sa famille. Son ex-femme le repousse, sa fille Iris (interprété par Alison Eastwood, fille de…) le fuit; seule la petite-fille apprécie cet aïeul fantasque.

En 2009, à la fin de Gran Torino, Clint Eastwood, réalisateur, tuait Clint Eastwood, acteur. Aujourd’hui, à 88 ans, il le ressuscite dans La mule. Inspiré d’une histoire vraie rapportée par le New York Times, le film met en scène un passeur de drogue nonagénaire. Le cinéaste fait de cet outlaw chenu un vieux salopard sympathique qui lui ressemble, un chic type à moitié voyou comme le chanteur de Honkytonk Man. 

A travers lui, il exprime une fois encore son ambivalence idéologique d’anarchiste de droite et d’humaniste pessimiste. Earl Stone est-il un gentil pépé dépassé ou un indécrottable manipulateur? Un naïf ou un filou? On ne le saura pas, de la même façon qu’on ignore si American Sniper célèbre ou dénonce les crimes d’un tireur d’élite de l’armée américaine en Irak.

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Racisme ordinaire

Ombrageux, solitaire, Earl Stone ressemble au héros grincheux de Gran Torino. Comme lui, il est un vétéran de la guerre de Corée – il tique lorsqu’il constate que la tournée générale dont il régale un troquet englobe une noce coréenne. Il souscrit au racisme ordinaire des fifties, mais l’empathie l’emporte sur les préjugés: il vient en aide à une famille noire qui a crevé sur la route, et accueille aimablement leurs remontrances sur l’emploi du mot «nègre».

Adepte du premier amendement, qui garantit la liberté d’expression, il ne s’offusque pas des bizarreries de la société humaine. C’est avec un amusement complice qu’il salue une tribu pittoresque de «dykes on bikes» («gouines motardes»). Quant aux gangsters lourdement armés, ils sont souvent plus bêtes que méchants. Réfractaire à la révolution technologique, Earl se gausse des esclaves du smartphone: «Le problème avec votre génération, c’est que vous ne savez pas ouvrir une boîte de conserve sans consulter internet…»

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Mexicains tatoués

«Qui a besoin d’internet?» grommelle Earl Stone. Quinze ans plus tard, il a fait faillite: les cultivars de lys qui s’achetaient dans les foires horticoles se vendent désormais en ligne. Sa maison, son jardin sont saisis. Il touche le fond. Mais le copain d’une demoiselle d’honneur de sa petite-fille lui file l’adresse d’un petit boulot…

Le chnoque se rend dans un commerce de pneus, où trois Mexicains tatoués déposent dans le coffre de son vieux break un sac. Il doit rouler jusqu’à un parking d’hôtel, garer son véhicule et faire un tour. Quand il revient, une heure après, le coffre est vide et il y a une enveloppe dans la boîte à gants.

Panier percé, Earl profite de cet argent pour récupérer sa maison et s’essayer à la philanthropie locale. Il accepte donc de faire un deuxième voyage, puis un troisième… La quantité de marchandise augmente, les enveloppes sont de plus en plus épaisses.

Justiciers impitoyables

Pendant ce temps, à Chicago, l’agent spécial Colin Bates (Bradley Cooper, le héros ambigu d’American Sniper), en butte à ces tracasseries administratives que l’inspecteur Harry méprisait, mène l’enquête. Le film se construit en alternant le road movie zigzagant d’Earl et le travail des stups. Le chat et la souris finissent par se rencontrer par hasard sur le zinc d’une gaufrerie. La conversation est courtoise. Comment le flic pourrait imaginer que l’homme qu’il recherche est ce charmant old timer?

Acteur ambivalent, Clint Eastwood excelle dans les rôles de justiciers implacables (l’inspecteur Harry, le prêcheur fantomatique de Pale Rider, le massacreur d’Impardonnable…), mais, réputé pour son masochisme, il s’exhibe régulièrement en état de faiblesse (mutilé par des femmes dans Les proies, mourant de consomption dans Honkytonk Man, grand cardiaque dans Créance de sang, grippé dans Unforgiven…), lorsqu’il n’écorne pas son image à travers des personnages ridicules, comme le boxeur flanqué d’un orang-outan de Doux, dur et dingue ou le cow-boy circassien de Bronco Billy.

Il reconduit cette forme d’autodérision goguenarde dans La mule. Il ironise une nouvelle fois sur sa (relative) décrépitude. Comme nombre de personnages eastwoodiens, Earl porte le deuil du passé, laisse transparaître une forme de nostalgie du bon vieux temps. Il a cette sentence qui s’appliquera prochainement à Clint Eastwood: «La seule personne qui a envie d’arriver à 100 ans est celle qui a 99 ans.» Invité dans une fiesta du cartel, le birbe se dandine auprès d’une black callipyge, se retrouve avec deux filles sculpturales dans son lit et rappelle qu’il devrait prendre ses médics pour le cœur…

Le soir descend sur Earl comme il descend sur l’Amérique et, derrière son insouciance, le mariole crépusculaire laisse transparaître une mélancolie. Mauvais mari, mauvais père, il se rachète in extremis auprès des siens – le sempiternel couplet américain sur la primauté de la famille, augmenté de l’inévitable litanie des anniversaires ratés, est sans doute le point faible de La mule. Il sauve enfin sa dignité de citoyen en plaidant coupable. On croit deviner une larme dans ses yeux. Une sensibilité que Clint Eastwood avait jusqu’alors escamotée et qui rend cette ultime (?) apparition à l’écran d’autant plus troublante, d’autant plus précieuse.


La mule (The Mule), de et avec Clint Eastwood (Etats-Unis, 2018), avec Bradley Cooper, Manny Montana, Taissa Farmiga, Alison Eastwood, Michael Peña, 1h58.


La véritable histoire de Tata «la mule», par Stéphane Gobbo

Le personnage qu’incarne Clint Eastwood dans sa nouvelle réalisation a bel et bien existé. Leo Sharp a convoyé plus de 600 de kilos de cocaïne pour le cartel de Sinola. Arrêté en 2011, il est décédé en 2016 à l’âge de 92 ans

On croyait ne jamais retrouver Clint Eastwood devant une caméra. Et voici donc que sort The Mule, qui le voit à nouveau, plus de dix après Gran Torino, jouer à l’acteur-réalisateur. Ce qui n’est finalement guère surprenant, tant cette histoire écrite par Nick Schenk semblait faite pour lui. Une histoire aussi improbable que néanmoins bien réelle.

En octobre 2013, le journaliste Sam Dolnick apprend en consultant son fil Twitter qu’un homme de 89 ans, originaire de l’Indiana et cultivant des hémérocalles, a plaidé coupable à Detroit dans une affaire de trafic de drogue. Il a avoué avoir transporté plus de 600 kilos de cocaïne. Son employeur: le cartel de Sinaloa, dirigé par le redoutable Joaquin Guzman, alias El Chapo, dont le retentissant procès s’est ouvert à New York en novembre dernier.

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Leo Sharp sera finalement condamné à 3 ans de prison. Devant un juge médusé, il proposa avant d’entendre sa sentence de rester en liberté et de payer ses 500 000 dollars d’amende en cultivant des papayes hawaïennes, qui «sont si douces et délicieuses».

Motivation inconnue

Sharp n’avait pas fait carrière dans les fruits, mais dans les fleurs, comme le racontait donc Dolnick dans une longue enquête publiée par le New York Times en juin 2014. Spécialisé dans les hémérocalles, il était, en matière d’hybridation, une star adulée de la communauté des horticulteurs. On lui devrait près de 180 espèces d’hémérocalles officiellement répertoriées. A bord de son pick-up, il passe sa vie à sillonner les Etats-Unis, allant d’une convention à l’autre.

Et voilà donc qu’à l’approche de son 90e anniversaire, ce ne sont plus des fleurs, mais de la cocaïne qu’il convoyait. Sa véritable motivation, au-delà de l’appât du gain (on estime qu’il a amassé plus de 1 million de dollars), est restée un mystère pour le journaliste, qui n’a jamais pu s’entretenir avec lui hormis une brève poignée de main devant le tribunal.

Le jour de son arrestation, Sharp transportait 104 kilos de cocaïne, bien loin de sa cargaison record de 250 kilos. Surnommé «Tata» (grand-père) par le cartel, il a pu être arrêté grâce au travail de l’agent Jeff Moore, alias Colin Bates (Bradley Cooper) dans The Mule. A partir de l’histoire narrée par Dolnick, Schenk a inventé un passé à Sharp, rebaptisé Earl Stone. «La fiction remplit des espaces dans lesquels le journaliste ne peut pas aller», a commenté le collaborateur du New York Times.


Filmographie

Clint Eastwood a réalisé 40 films depuis 1971. Une pincée de ratages (dont l’atroce Le 15h17 pour Paris l’année passée), une majorité de réussites dont quelques chefs-d’œuvre comme:

Honkytonk Man (1982) Pendant la Grande Dépression, un chanteur de country et son neveu font route vers une improbable gloire. Ce road movie picaresque est un voyage initiatique pour le kid, un dernier voyage pour le musicien.

Pale Rider (1985) Un cavalier pâle monté sur un cheval pâle entre dans un village de pauvres orpailleurs, et son nom est Mort. Ce western hivernal paraphrase un verset de l’Apocalypse.

Impitoyable (Unforgiven, 1992) Par appât du gain, un éleveur de cochons renoue avec son passé de tueur à gages. Il se change en ange exterminateur dans le plus nocturne des westerns.

Un monde parfait (1993) Un prisonnier évadé prend un petit garçon en otage. Entre le criminel et l’innocent, une amitié se noue. Mais ils roulent vers le malheur dans une Amérique vivant ses derniers jours d’insouciance.

Mystic River (2003) L’assassinat d’une jeune femme ranime les ombres du passé. Les épiciers redeviennent des assassins, la justice personnelle se substitue à la loi. Et la rivière Mystic de laver les péchés et les mémoires…