Sans conteste, le mercredi 9 novembre 2016, au lendemain de la nuit électorale américaine, Clint Eastwood a jubilé. Et comme tous les quatre ans, au moment des élections américaines, nombre de cinéphiles se rappellent que Clint, leur idole, est de droite. En ces funestes jours, ils redécouvrent avec une violence inédite cette vérité refoulée.

Tandis que le ban et l’arrière-ban de la culture proclamaient leur soutien inconditionnel à Hillary Clinton, que Bruce Springsteen chantait à s’en exploser les cordes vocales, que Madonna promettait une petit pipe (sic) à toux ceux qui voteraient démocrate, que Robert De Niro se fendait d’un clip d’insultes à l’égard du candidat républicain, Clint Eastwood seul, ou à peu près (les comédiens Jon Voight et Lou «Hulk» Ferrigno, Jesse Hughes, leader des Eagles of Death Metal, le rapper 50 Cent, le rocker Ted Nugent, la chanteuse country Loretta Lynn), prenait parti pour l’histrion à toupet jaune.

Tous des mauviettes?

Dans une interview accordée cet été au magazine «Esquire», le dernier des géants déclarait qu’il allait «voter Trump, parce que Hillary Clinton a déclaré qu’elle allait suivre les pas d’Obama». Dénonçant une génération de «lèche-bottes» et de «mauviettes», il estime qu’une partie du succès de Trump est liée au fait que «tout le monde commence à en avoir marre du politiquement correct». S’il reconnaît quelques dérapages du candidat républicain, il exhorte néanmoins les Américains à «passer à autre chose». La suite des événements lui a donné raison…

Clinton Eastwood Jr est né à San Francisco. Il suit son père dans ses pérégrinations professionnelles. Ces vagabondages développent son tempérament individualiste. Il arrondit ses fins de mois en jouant du piano et de la trompette, travaille comme bûcheron. Jazz et western: «Les deux seules formes d’art purement américaines.» Il consacrera à la première «Bird», un magnifique biopic de Charlie Parker. Il passera plus de temps à honorer la seconde, comme acteur et comme réalisateur, invoquant à travers une riche filmographie l’histoire passée et présente des Etats-Unis d’Amérique, patrie des braves, des cow-boys et des excités de la gâchette.

L’Ouest, le vrai?

«J’ai toujours vécu dans l’Ouest. J’en ai toujours aimé les règles de vie, le code.» Clint Eastwood tente donc sa chance à Hollywood, connaît le succès avec «Rawhide», une série télé western. Le cow-boy Rowdy Yates est propre sur lui. Au contraire de «L’Homme sans nom», le vengeur laconique et mystérieux, crasseux, barbu, tabagique, qu’il interprète en Europe dans «Pour une poignée de dollars», «Pour quelques dollars de plus» et «Le Bon, la Brute et le Truand». La trilogie de Sergio Leone dynamite le western de souche. Il y prononce les premiers de ces aphorismes qui feront sa légende. Comme: «Tu vois, le monde se divise en deux catégories: ceux qui ont un pistolet chargé et ceux qui creusent. Toi, tu creuses…». A méditer à l’heure de Trump.

Le révisionnisme des westerns spaghetti déteint sur la production américaine et fait débat. Si, dans «L’Homme qui tua Liberty Valance», John Ford, chantre de la conquête de l’Ouest, inclinait à «imprimer la légende quand elle est plus belle que la réalité» Clint Eastwood préfère la réalité, même quand elle est moche. «Je peux tirer dans le dos d’un type, pas Wayne», assène-t-il. «Nous aimons nous forger un passé héroïque où le Bien a eu raison du Mal. Mais nos victoires ne sont pas aussi héroïques que nous le pensons»

Clint, facho?

Passé à la réalisation avec «Un Frisson dans la nuit», Clint Eastwood a signé cinq westerns. Le premier, «L’Homme des hautes plaines», dans lequel un pistolero vient châtier une petite ville coupable de lâcheté, provoque une levée de boucliers. Au même moment, il crée le personnage de l’inspecteur Harry. Ce flic méprisant la pusillanimité de la hiérarchie, ramène de l’ordre avec son Smith & Wesson: «Voici un Magnum 44, l’arme la plus puissante du monde. Elle peut te faire exploser la tête en mille morceaux. Demande-toi seulement si tu as de la chance.»

La critique dénonce «l’apologie du fascisme», «le parfait héros nazi», «un Mein Kampf de l’Ouest» (Positif)… «Il n’y a pas plus antipathique que Clint Eastwood», décrète «Le Nouvel Observateur». Impassible, le cinéaste taille sa route sans dévier d’un pouce.

Une prophylaxie idéologique

Au fil du temps, la prophylaxie idéologique cède le pas à l’admiration, souvent inconditionnelle, pour une œuvre qui tire sa force de son ambiguïté. A travers des westerns glissant du crépuscule à la nuit, le réalisateur creuse les zones d’ombre de l’Amérique. Dans «Josey Wales, hors la loi», il suit un ancien soldat sudiste se vengeant de violeurs et assassins nordistes; dans «Pale Rider», il est un fantôme, un cavalier de l’apocalypse surgi de nulle part et retournant au néant; dans «Unforgiven», un ancien alcoolique, un tueur à gage rangé des colts qui se mue en ange exterminateur – «Ce type est un tueur, non parce qu’il est meilleur tireur, mais parce qu’il a déjà tué avant»…

Situé dans un cirque western, «Bronco Billy» relève, lui, de la comédie, car «tout le monde aime les cow-boys et les clowns». On juge que Clint Eastwood est un facho ombrageux et misogyne? Cet anarchiste de droite, farouche partisan de la liberté individuelle, ne dédaigne pas rire, témoigne d’un inaltérable respect des femmes (les prostituées de «Unforgiven»), montre une profonde empathie pour les perdants (le chanteur tuberculeux de «Honkeytonk Man», les chercheurs d’or exploités de «Pale Rider»)…

Héros ou assassin?

En 45 ans passés derrière la caméra, Clint Eastwood a touché à tous les genres: sublimes mélodrames («Sur la route de Madison», «Million Dollar Baby»), science-fiction («Space Cowboys»), films de guerre pacifistes («Mémoires de nos pères», «Lettres d’Iwo Jima»), œuvres hantées par la mort («Au-delà»), chefs-d’œuvre («Un Monde parfait», «Mystic River») et navets («The Rookie»). Tous s’ingénient à brouiller les certitudes idéologiques et l’image du héros américain.

Clint Eastwood a consacré J. Edgar au fondateur du FBI, «J. John Edgar Hoover», l’homme «le plus puissant de l’Amérique à l’époque où l’Amérique était le pays le plus puissant du monde», pour dénoncer l’hypocrisie de ce fonctionnaire forcément méprisable, car les cow-boys exècrent la bureaucratie.

Il a connu son plus gros succès avec «American Sniper», qui retrace l’histoire de Chris Kyle, le plus talentueux des tireurs d’élite de l’armée américaine: 160 victimes officielles en Irak. Héros de la démocratie ou assassin d’Etat? Propagande belliciste ou dénonciation des crimes de guerre? L’auteur se garde bien de trancher. Ce film indéchiffrable enthousiasme l’Amérique conservatrice. Au générique de fin, la fiction s’efface derrière l’objectivité documentaire. En montant sans commentaire les images du convoi funéraire du sniper, le cinéaste laisse chacun se positionner en son âme et conscience.

Sorti en septembre aux Etats-Unis, «Sully» rencontre à nouveau le succès en retraçant l’exploit de Chesley «Sully» Sullenberger, le pilote qui posa son appareil endommagé sur l’Hudson River, sauvant la vie de 155 passagers. Ce nouveau héros américain est interprété par Tom Hanks qui, de rédempteur bas de plafond («Forrest Gump») en cador du Débarquement («Il faut sauver le soldat Ryan»), de cosmonaute en perdition («Apollo 13») à Walt Disney lui-même («Dans l’ombre de Mary») incarne avec naturel les vertus de l’Amérique – généralement chez Spielberg, démocrate jusqu’au fond du cœur, plutôt que chez Clint, républicain jusqu’au bout du flingue

Triste fin?

En 2009, Clint Eastwood exorcisait le fantôme de l’inspecteur Harry dans «Gran Torino». Il y incarne un chnoque, veuf, retraité, fulminant contre le déclin industriel de l’Amérique – profil de l’électeur trumpien. Vétéran de la guerre de Corée, il ne supporte pas les niakoués qui ont emménagé dans la maison d’à côté. Mais lorsque la petite voisine est prise à partie par un gang, le birbe grincheux lui vient en aide en dégainant son Smith & Wesson.

Histoire d’expier un crime de guerre et de ramener la paix dans le voisinage, il part, comme au bon vieux temps des règlements de compte, affronter avec superbe le gang en solo et armé d’un seul Zippo. Telle l’image finale de Clint Eastwood, humaniste et réactionnaire, qu’on aimerait garder. Un vieux cow-boy tombant tel saint Sébastien sous la mitraille. Las! L’icône a survécu à ce suicide sur grand écran pour finir en vieux fou éructant: «Merci l’Amérique, il ne me reste plus longtemps à vivre mais je sais que ces dernières années seront grandes, je ne peux pas vous remercier assez.»


(Cet article a été modifié à la suite de la suppression d'un compte Twitter attribué par erreur à Clint Eastwood, auquel il était fait allusion).


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