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Les clochards célestes de Christian Garcin

«Les Oiseaux morts de l’Amérique» est un hommage vagabond à la beat generation, aux poètes et à ceux qui dorment dehors, comptent les étoiles et savent voyager dans le temps

Les clochards sont parfois célestes, Jack Kerouac le savait bien. Christian Garcin qui publie chez Actes Sud Les Oiseaux morts de l’Amérique , le sait aussi, lui qui fait le portrait de Hoyt Stapleton un S. D. F. à la vie – en apparence – «misérable et paisible» et qui parle «aux sauterelles, aux mulots aussi, mais très peu aux humains».

Certes, Hoyt Stapleton ne parle pas aux oiseaux – et bientôt, il se remettra à parler aux humains –, mais il s’y connaît en cieux, en voûte céleste, en étoiles, en trous noirs, et même en courbure de l’espace-temps. Notre clochard a beau camper dans les canalisations de Las Vegas, il est un familier de la piste aux étoiles, des galaxies et des nébuleuses. Ce vétéran du Vietnam qui a passé toute la guerre comme «rat des tunnels» – affecté au repérage, à l’exploration et au nettoyage du réseau de galeries utilisées par le Viêt-công pour harceler les troupes américaines – ne s’est pas moins pris de passion pour les théories de l’astrophysique lorsque l’occasion lui en a été donnée.

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Si celui qui est devenu un marginal ne parle guère avec les deux compagnons S. D. F., Matthew McMulligan et Steven Myers, eux aussi ex-Marines mais d’Irak et qui, comme lui, vivent dans ce tunnel en périphérie de Las Vegas, c’est parce qu’il est très occupé. Hoyt Stapleton voyage dans le temps. C’est accaparant, mais très simple, déduit-il à force de recherches amateurs en astrophysique: «Un jour, il s’avisa qu’il y avait encore plus rapide que la vitesse de la lumière: celle de la pensée. Il avait trouvé son véhicule.» Et du coup, «il s’inventa des voyages privés, les plus précis possibles, vers de multiples futurs qu’il explorait sans relâche». Au cours de ses voyages vers «les XXVIe, XXXIIIe ou XLe siècles», il note alors, dans des carnets, «ce qu’il y découvrait, ou inventait, les deux verbes étant pour l’occasion parfaitement synonymes».

C’est ainsi que Hoyt Stapleton est devenu un spécialiste en apocalypses en tout genre, en planètes dévastées, en guerres de religions, en sociétés totalitaires, les futurs qu’il découvre étant tous plus sombres les uns que les autres.

A la découverte du passé

Et le passé dans tout cela? Eh bien, le passé de Hoyt Stapleton, c’est le véritable sujet du livre de Christian Garcin. L’enfance baignée de lumière d’été ou de souvenirs sombres, les amours perdues, le mystère de sa naissance, un père inconnu. Un jour, Hoyt Stapleton renonce à visiter l’an 2222, lassé par la catastrophe écologique qu’il sait qu’il y trouvera, et décide de retourner en 1950 dans la cuisine de son enfance, où l’attendent le «gamin qu’il était» et sa mère, sa mère célibataire, si belle dans sa robe bleue. Belle, comme cet ange qui veille sur les clients d’un hôtel décrépi, non loin de son refuge, le Blue Angel Motel.

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Les voyages dans le passé, les auteurs de science-fiction nous l’enseignent, c’est toujours compliqué. Un mot de trop, un geste déplacé et c’est tout le futur – c’est-à-dire notre présent – qui se retrouve bouleversé. Il faut rester bien sage, contempler son passé sans moufter, demeurer stoïque face à ce qu’on découvre. Mais comment ne pas jouer les fantômes du futur quand des révélations se profilent? Surtout quand, dans le présent, ce passé retrouvé semble vous faire signe.

Avec son art subtil des mondes parallèles, des échos poétiques, des correspondances, Christian Garcin rend ici hommage aux héros de la beat generation – Kerouac, Neal Cassady – mais aussi à Philip K. Dick et aux poètes William Blake, John Keats, T. S. Eliot, à l’Australien Les Murray dont les vers ponctuent le roman. D’autres livres encore, venus de temps et de lieux différents, font signe dans Les Oiseaux morts de l’Amérique . Le romancier écoute les morts et les absents, le murmure des Indiens, les disparus du Vietnam, les exclus, les insouciants fauchés trop tôt. Il observe les oiseaux.

Avec humour, avec malice, avec élégance, Christian Garcin tisse l’histoire de Hoyt Stapleton à la croisée des mondes, entre distance et émotions, entre réalisme et fantastique, entre les souterrains et le cosmos, entre les textes et les récits dont bruissent cet univers et tous les autres.



Les Oiseaux morts de l’Amérique
de Christian Garcin
Actes Sud, 224 p.

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