Une rentrée littéraire, c’est un jardin plein d’essences rares, un étal où l’on trouve de tout: des histoires d’amour, des faits divers revisités, de l’autofiction, des variations sur l’actualité, de grandes épopées, des guerres et des migrations, des livres savants. Mais ce qui nous a frappés, dans cette rentrée 2017, ce sont les livres qui parlent du futur: dystopies, exploration des développements possibles des sciences et des technologies. Ces romans exploitent cette fabuleuse possibilité de la littérature, qui consiste à se placer dans un univers parallèle, à opérer un déplacement quasi quantique qui donne une existence, au moins romanesque, à la folle et magnifique théorie des multivers. Et ce, sous la plume d’écrivains qui n’en sont pas forcément coutumiers.

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Les Suisses ne sont pas en reste. L’Alémanique Martin Suter (Eléphant, Bourgois) plus coutumier des thrillers que de l’anticipation, tout comme la Romande Aude Seigne (Une toile large comme le monde, Zoé), qui se lance dans le genre pour la première fois, explorent, avec finesse et force, notre avenir.

Marie Darrieussecq (Notre vie dans les forêts, P.O.L), Don DeLillo (Zero K, Actes Sud) plongent eux aussi dans ces mondes parallèles où une science poussée à bout dicte ses lois, tandis qu’Emmanuel Ruben (Sous les serpents du ciel, Rivages) se lance dans la géopolitique fiction. Les primo-romanciers s’y intéressent aussi. Pour preuve, l’excellent roman de Thomas Flahaut, récent diplômé de l’Institut littéraire de Bienne, qui publie son premier livre, Ostwald, à L’Olivier, qui imagine une Alsace sous le coup d’un accident nucléaire majeur.

Le petit éléphant rose de Martin Suter

Un minuscule éléphant rose fluorescent de quarante centimètres de long et trente de haut: tel est le personnage irrésistible au cœur du nouveau roman de Martin Suter, Eléphant (Christian Bourgois). Auteur d’une vingtaine d’ouvrages, le Zurichois, 69 ans, compte parmi les écrivains suisses les plus lus et les plus traduits (et adaptés au cinéma). Après les excès de la finance abordés dans son précédent livre, ce parolier de Stephan Eicher tisse un conte à partir d’une hypothèse scientifique possible mais pas encore réalisée: la création, par manipulation génétique, d’un animal nain doté d’une couleur luminescente.

Outre les personnages finement dessinés, le suspens haletant, la force du roman tient dans l’idée de cet éléphant miniature qui condense à lui tout seul les contradictions violentes de la manipulation génétique: à la fois l’effroi devant ce pouvoir de transformer du vivant à volonté et l’émerveillement devant cette vie, prodigieusement gracieuse. Très documenté, aussi bien sur les dernières avancées en génétique que sur l’éthologie des pachydermes, Eléphant permet une rêverie sur la place du sacré et les limites de l’omnipotence humaine. (Parution le 24 août)

Aude Seigne met Internet en panne

C’est peut-être la plus tranquille des dystopies de cette rentrée littéraire. La genevoise Aude Seigne, 32 ans, a voyagé et l’a raconté dans Chroniques de l’Occident nomade (Zoé); elle a plongé dans le passé et dans le présent syriens en mettant en scène une chercheuse dans Les Neiges de Damas (Zoé). La revoici dans un futur très proche, avec Une toile large comme le monde (Zoé). Le roman raconte le monde global et fait le portrait d’internautes d’aujourd’hui. Qu’ils vendent leurs produits bio sur la toile, qu’ils soient «community manager», homme-grenouille au service des câblo-opérateurs, star du jeu vidéo, développeur, gestionnaire de containers dans un port gigantesque ou militante écologiste, ses personnages sont jeunes et en réseau à travers la planète…

Leurs vies soigneusement décrites, et ce n’est pas la part la moins passionnante du livre, sont intimement liées au virtuel. Désir de changement, ferments de révolution, attirance pour le vide? Ils se lancent dans un projet fou: mettre Internet en panne à l’échelle mondiale. Utopie ou cauchemar? (Parution le 24 août)

Marie Darrieussecq fomente la révolte des clones

Avec Notre vie dans les forêts, l’auteure de Truisme renoue avec les transformations corporelles spectaculaires. Ici, pourtant, il n’est pas question de transformation en cochon, mais d’une narratrice dont le corps semble tomber en morceaux, dans un monde où s’opèrent d’inquiétants dédoublements. Une jeune psychologue – Marie Darrieussecq, 48 ans, a une formation de psychanalyste – vit dans cet univers trouble, marqué par une pollution désespérante et par une violence sociale.

Tout semble contaminé au propre comme au figuré. Depuis qu’elle est enfant, elle se rend régulièrement dans un centre où dort une mystérieuse «moitié» d’elle-même, qu’elle prénomme Marie. Une jeune femme à son image, Belle au bois dormant paisible, mais aussi réservoir possible d’organes en bon état si les siens venaient à manquer. Pourtant, quelque chose cloche et la taraude. Elle s’attache à Marie mais aussi à l’un de ses patients, qui lui souffle, entre deux séances où il refuse de parler, qu’il lui faudra bientôt partir, disparaître, rejoindre les forêts… (Parution le 24 août 2017)

Don DeLillo en quête d’immortalité

Don DeLillo, 81 ans, apparaît comme le romancier de l’hyperprésent américain. Il se promène avec élégance dans les cauchemars de ses compatriotes: onze septembre, terrorisme, assassinats politiques. Le voilà qui dans Zero K, son dernier roman traduit chez Actes Sud, pousse dans ses retranchements le rêve d’immortalité de quelques richissimes personnages.

Il invente un centre de recherche ultrasecret – «Zero K» –, où une technologie toute puissante propose à ses clients de les transformer en «créatures éprouvettes» dans l’attente de progrès scientifiques propres à les faire ressusciter en humains augmentés. Ross Lockhart, milliardaire et actionnaire du centre fait appel à ces services pour son épouse frappée d’un mal incurable. Mais son fils questionne avec force ce choix désespéré. (Parution le 7 septembre)


Emmanuel Ruben et le grand barrage antiterroriste

Emmanuel Ruben, né en 1980, est romancier (La ligne des glaces, Rivages), mais aussi dessinateur et géographe. Qu’il soit tenté par la géopolitique fiction, semble donc assez logique. Sous les serpents du ciel (Rivages) se déroule dans les années 2050. Un mur en béton sépare l’Occident de l’Orient, le Mur oriental. C’est un des pans du grand barrage antiterroriste bâti dans les années 2020, «que l’Occident avait érigé entre vous et nous», dit un des narrateurs occidentaux, «entre l’Orient déserté par l’espoir et l’Occident déserté par la foi». Il s’adresse à un autre narrateur, Walid, martyr mort vingt ans auparavant, à l’âge de 15 ans, et qui construisait des cerfs-volants porteurs de drones contre «le pays du Cerf».

D’un côté, l’Occident sur la défensive armée et inutile, car la violence passe quand même. De l’autre des «Barbures» terroristes et assassins. Au milieu, des civils qui souffrent des deux côtés. Le Mur, pourtant, est en train de s’effondrer, de s’effriter, écrouler. Mais qu’adviendra-t-il alors? (Parution le 16 août)


Thomas Flahaut fait exploser Fessenheim

Thomas Flahaut est né à Montbéliard en 1991, et pour son premier roman, ce Lausannois d’adoption, revient dans sa région d’origine. Ostwald (L’Olivier) se déroule en Alsace, dans le territoire de Belfort, dans des terres frontalières de la Suisse. Mais ces lieux sont en proie à un bouleversement majeur. Aux séismes sociaux qu’il dépeint, à la précarisation, Thomas Flahaut ajoute un incident nucléaire majeur qui secoue la centrale de Fessenheim. Toute la région se retrouve alors isolée, livrée à elle-même, encadrée par des militaires, tout comme la zone de Tchernobyl ou de Fukushima.

Deux frères, Noël et Félix, d’abord parqués par les forces de l’ordre dans un camp de réfugiés, s’enfuient à travers cette zone interdite. Entre la panique des uns et l’exaltation anarchique des autres, ils s’offrent alors d’apocalyptiques et singulières grandes vacances. (Parution 24 août 2017)

Collaborations: Lisbeth Koutchoumoff, Isabelle Rüf, André Clavel