POESIE

Les clous semés par Agota Kristof

Les éditions Zoé publient des poèmes inédits de la grande romancière suisse, d’origine hongroise

Lorsqu'elle a fui la Hongrie, en 1956, il faisait nuit, et elle marchait dans la forêt, direction l’Autriche. Agota Kristof avait 21 ans et portait sa petite fille de trois mois dans ses bras. Elle emportait aussi des dictionnaires, mais n’avait pas pu prendre avec elle ses premiers poèmes, écrits en hongrois. Plus tard, elle dira que c’était ce qu’elle avait perdu de plus grave, dans son exil. En Suisse, à Neuchâtel, elle recomposera ces poèmes de mémoire. Elle en ajoutera de nouveaux, écrits jusque dans les années 80, et les derniers seront rédigés directement en français.

Cette liasse de poèmes, l’auteure les a remis, quatre mois avant sa mort, survenue en 2011, à l’éditrice Marlyse Pietry, ainsi qu’à Caroline Couteau, des éditions Zoé.

Racine de l’oeuvre

Arrivée en Suisse «par hasard», ouvrière dans une usine d’horlogerie, Agota Kristof écrivait le soir. Le français, devint, dans la douleur, sa langue d’écriture. «Le Grand cahier», trilogie romanesque inoubliable inspirée par les drames de l’Europe de l’Est, avait d’abord été pensé comme un texte autobiographique. Les jumeaux du Grand Cahier, c’était elle et son frère. Ses héros paraissaient dépourvus d’émotion, vivaient dans une ingénuité nue, terrible et cruelle. Le style minimaliste, laconique, qui fit sa célébrité, était déjà en germe dans ses poèmes. C’est donc, en quelque sorte, la racine de l’oeuvre qu’il nous est donné de découvrir aujourd’hui.

Les émigrants filent tels les nuages

Ces poèmes sont empreints de la même tristesse que les romans, sans avoir le même tranchant. Ils sont plus mélancoliques. Il y est question d’oubli, d’éloignement, d’exil dans une ville étrangère. Le meilleur de la vie semble déjà derrière, perdu, presque oublié.

Ecrits pour une part avant le départ de Hongrie, ses textes sont déjà ceux d’une exilée. Comme elle, les émigrants filent sans laisser de traces, tels les nuages. «Vos pieds sans racine ne se blessent pas/de très loin vous regardez vos douleurs.» C’est la tentative, douce et désespérée, d’un oiseau qui tente de prendre son envol, dans un ciel qui n’est «qu’un immense chagrin bleu.»


POESIE

Agota Kristof

Clous

Traduit du hongrois par Maria Maïlat

Zoé, 198 p.

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