Qui dit années 1980 dit disco, arcades, minitel… et karaté. On l’a un peu oublié mais, dès 1970 et durant toute la décennie suivante, les arts martiaux envahissaient l’Occident – du tube Kung Fu Fighting de Carl Douglas aux Tortues Ninja. Mais c’est un film américain de 1984, devenu culte, qui finira de populariser la discipline: Karaté Kid.

Outre les dojos (salles d’entraînement à tatamis) et les kimonos, l’histoire est celle, typiquement hollywoodienne, de la revanche d’un faible. Daniel LaRusso, ado freluquet tout juste débarqué en Californie avec sa mère, devient le punching-ball d’une bande de jeunes, formés à un karaté agressif dans un dojo nommé Cobra Kai. En particulier Johnny Lawrence, bad boy à mèche blonde et moto qui lui en veut d’avoir séduit sa petite amie. Coaché par M. Miyagi, voisin énigmatique devenu son sensei (son «maître»), Daniel se forme à son tour au karaté et à sa philosophie, jusqu’à battre Johnny au tournoi local.

Enorme succès populaire, le film deviendra sans surprise une juteuse saga comptant trois autres volets, ainsi qu’un remake en 2010 avec Jaden Smith et Jackie Chan. Le karaté disparaissait alors des écrans… jusqu’en 2018, lorsqu’une série, produite par YouTube Premium, se met en tête de raviver la flamme Cobra Kai – c’est d’ailleurs son nom. Les deux saisons de dix épisodes passeront relativement inaperçues jusqu’à ce que Netflix en rachète les droits cet été. Fin nez: depuis sa mise en ligne vendredi dernier, la série culmine à la première place du top 10 Netflix en Suisse, comme aux Etats-Unis.

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Quinqua fauché

Enième coup marketing, dans la mode actuelle des retours de classiques (Perry Mason, Gossip Girl et même un prochain Walker, Texas Ranger)? Les prémices de Cobra Kai sont un poil moins paresseuses, prenant le contre-pied du film original: on retrouve Daniel et Johnny trente-quatre ans plus tard, joués par les acteurs originaux Ralph Macchio et William Zabka, quelques rides en plus et cheveux en moins. Mais c’est bien sur le second, le grand méchant de l’histoire, que se concentre la série.

Le fougueux bagarreur s’est mué en quinqua loser qui ingurgite du ketchup au petit-déjeuner et des bières à toute heure. Fauché après avoir été viré de son petit boulot, il décide de monter, sous l’impulsion d’un jeune du quartier désireux d’apprendre à se défendre, un dojo nommé (vous l’aurez deviné) Cobra Kai. Mais la salle, du genre rudimentaire, peine à drainer les foules. De son côté, le prodige Daniel a réussi: concessionnaire automobiles, quoique un peu beauf, il surfe sur la vague de son succès d’antan pour vendre ses voitures – en offrant des bonsaïs aux clients.

Aucun n’est réellement passé à autre chose, une étincelle suffisant à embraser leur rivalité d’antan. Et leurs dissonances: si Daniel célèbre la sagesse de son ancien mentor, Johnny ravive les méthodes et la morale douteuses de Cobra Kai (et son motto «Frappe en premier, frappe fort, pas de pitié»), refusant même les filles dans ses cours («Leurs os sont creux»). Pourtant, et c’est là que la série renverse habilement les perspectives, on ne peut s’empêcher de le prendre en affection.

Pépites eighties

A l’image des personnages, empêtrés dans leurs vieux démons, la série regorge de références eighties savoureuses, des tubes de Queen à la Pontiac rouge vif de Johnny – et surtout, à ses réflexions politiquement limites («Tu veux avoir des couilles oui ou non?!» hurle Johnny à son élève. Qui rétorque: «Ce n’est pas un peu sexiste, ça?»). Un choc cocasse des générations, chacune ayant finalement des choses à apprendre de l’autre.

Oui, Cobra Kai joue inévitablement sur la corde nostalgique, parfois un peu lourdement avec des flash-back du film – qui se muent heureusement en clins d’œil plus discrets par la suite. La place est aussi laissée au sang neuf, en particulier celui de Sam, la fille de Daniel dont la crise d’adolescence le dépasse, Miguel, le protégé un peu paumé de Johnny, et Robby, le fils que ce dernier n’a pas élevé.

Reste que leurs rôles, entre amourettes et bisbilles lycéennes, se révèlent moins intéressants que le clash des deux géants. Et le scénario, somme toute simple et prévisible. Mais le mélange de thèmes universels (honneur, persévérance, pardon, appartenance) et de l’énergie captivante du karaté suffit à séduire. Netflix l’a bien compris: un troisième round est prévu pour l’an prochain.


«Cobra Kai», deux saisons de dix épisodes (30 min environ), disponibles sur Netflix et YouTube Premium.