Des côtelettes saignantes, des tripes et un coup de couteau de boucher dans le ventre patraque de l'Histoire. Toute cette cochonnaille servie sur un plateau, au Théâtre de Bonlieu à Annecy? Oui. Et sans indigestion. Le choc artistique entre Matthias Langhoff, metteur en scène de nos chaos, et l'Argentin Rodrigo Garcia, 38 ans, auteur dont les festins crus bouleversent les estomacs sensibles, ne pouvait donner que cela: un morceau de théâtre palpitant, comme la poule décapitée, soit Borges de Garcia, pièce de poche qui laisse des traces d'ogre dans les esprits. Philippe Macasdar, directeur du Théâtre Saint-Gervais à Genève, qui vient d'accueillir J'ai acheté une pelle chez Ikea pour creuser ma tombe de Garcia, projette d'ailleurs de présenter l'automne prochain, en collaboration avec La Bâtie, ce feuilleté de mémoire.

Matthias Langhoff-Rodrigo Garcia. Une alliance entre exilés. Entre déchiffreurs écorchés du spectacle social. Entre poètes crottés, mais debout sur le front de la colère. Le premier brise les lectures toutes faites de l'Histoire, fait parler les épaves arrachées à l'amnésie commune, déculotte les «idoles» et les renvoie à leur vanité broyeuse d'innocence (Femmes de Troie à la Comédie de Genève fin 1997 par exemple). Le second vide avec fracas son sac de commissions, liste nos vices consuméristes et ne s'estime surtout pas au-dessus de la mêlée. Critique dévastatrice par le petit trou du cabas. Art du démontage dans les deux cas.

Borges ferait-il écho alors à After Sun, vu aussi au Théâtre Saint-Gervais? Oui, parce que cet hommage assassin à l'écrivain Jorge Luis Borges part aussi d'un rejet, d'un haut-le-cœur qui tourne au vomissement contre l'ordre hérité. Non, parce que Rodrigo Garcia s'expose ici en solitaire, en première ligne et d'un jet d'encre continu. Confession pour faire le deuil d'un rêve d'adolescent prolétaire, fils de boucher, dans une banlieue de Buenos Aires: adresser une fois, une fois seulement, la parole à Jorge Luis Borges, toute la connaissance de la terre derrière ses pupilles naufragées d'aveugle. Sauf que cette quête du père dans une Argentine confisquée au mitan des années 1970 par la junte militaire concerne toute une génération qui ne sait plus à quel Capital se vouer.

Fomenter sa propre révolution. Faire sauter la statue de ce Borges, père monumental et impotent. Et tourner le dos aux faux-culs de la culture, pour commettre ses crimes poétiques en hors-la-loi. Matthias Langhoff, au cours d'un préambule éblouissant, fixe le cadre de ce combat. Il se joue dans la boucherie de Rodrigo, incarné par l'Argentin Marcial Di Fonzo Bo débitant le texte comme ses côtelettes, sans arrière-pensée, c'est-à-dire magnifiquement. Devant ce décor coupe-gorge et ithyphallique (une immense lame à gauche, un saucisson énorme à droite, tous deux suspendus dans le vide) s'interpose un écran, sur lequel défilent en continu des séquences d'actualité, du triomphe des Argentins lors du Mundial 1978 à la débâcle des Malouines en 1982. Histoires de boucherie donc.

Mais l'écran est surtout occupé par Borges, «auteur officiel» qui génère sa propre pompe théâtrale. Le voici d'emblée, Tirésias châtré prophétisant devant les adorateurs. Le voici encore hantant en noir et blanc la Bibliothèque nationale de Buenos Aires, son royaume, tandis qu'au second plan, voilé, mais pas masqué, Marcial Di Fonzo Bo singe le maître entre le hachoir et le jambon. Jeu de surimpressions. Comme pour dire que le père ne saurait effacer le fils. Oui, le monstre sacré est destiné à être haché poétiquement par son disciple bafoué. Rodrigo montre ainsi les crocs en s'imaginant piétiner la dépouille du patriarche, au cimetière de Genève. Jouissance sanguine devant ce «meurtre», ce grand vide à venir, qui autorise toutes les libertés. Mais voilà: à l'écran, dans un contrepoint vertigineux, Di Fonzo Bo médite devant la tombe, élégiaque envers et contre tout. C'est le genre de sentiments compliqués que Langhoff sait figurer. Façon superbe de servir le texte, recto, verso. Et de rendre à l'Histoire ses tripes et un peu de son âme perdue.

Borges, Chambéry (FR), Espace Malraux, les 4 et 5 février. Loc. 0033/479 85 55 43.