Cinéma

«Coco»: tortillas pour les vivants et pour les morts

Après une baisse de régime pendant quelques années, le studio d'animation Pixar célèbre la culture mexicaine à travers une étincelante féerie morbide. «Coco», qui sort ce mercredi, est beau comme un carnaval

Au mitan des années 1990, Pixar a révolutionné le monde de l’animation en y introduisant la technologie numérique – et en soignant l’originalité des intrigues et des personnages. Marié au géant Disney depuis 2006, le studio montre des signes de fléchissement artistique. Lui qui proscrivait les suites y recourt de plus en plus fréquemment, et sans inspiration (Monstres Academy, Le Monde de Dory, Cars 3). Les recettes restent mirifiques, mais l’encéphalogramme du Voyage d’Arlo est plat.

Pour parfaire cette morosité, John Lasseter, directeur artistique de Pixar Animation Studios et de Walt Disney Animation Studios, vient de prendre six mois de congé à la suite d'accusations de «gestes déplacés et comportements inadéquats»…

A ce sujet: John Lasseter, cofondateur de Pixar, est le dernier emporté par les scandales à Hollywood

La dernière fois que Pixar a fait des étincelles, c’était en 2013 avec Vice-Versa, incroyable randonnée dans la psyché d’une adolescente maussade. Réalisé par le magicien Lee Unkrich (Toy Story 3, Le Monde de Nemo, Monstres & Cie), Coco s’inscrit dans la lignée de ce film visionnaire et métaphysique.

Le petit Miguel a des arpèges plein le cœur, plein les mains, mais il a grandi dans la seule famille mexicaine dont la musique est proscrite depuis que le trisaïeul, Ernesto de la Cruz, a quitté femme et enfants pour devenir une star de la chanson. Le soir de la fête des morts, alors qu’il tente de dérober la guitare sacrée de son ancêtre, Miguel se retrouve dans l’au-delà, garçon de chair jeté au milieu d’une farandole de squelettes. Il retrouve sa famille défunte, dont la terrible Imelda qui a jeté l’anathème sur la musique, et se lance à la recherche d’Ernesto, seul apte à le renvoyer dans le monde des vivants.

Puissance de la musique

Avec ses pétales de tagètes par milliards, ses serpents à plumes et autres divinités colorées comme des alebrijes, avec ses danses macabres sans fin et ses festivals de musique mariachi, Coco est beau comme un carnaval. Aux vertiges esthétiques (pas facile d’arrondir les angles osseux pour faire des squelettes sympathiques et reconnaissables), à l’impact émotionnel des chansons, s’ajoute une dimension métaphysique poignante: même les défunts peuvent mourir. Lorsqu’ils sont sortis de la mémoire des vivants, lorsque leur photo manque sur l’ofrenda, l’autel de la fête des morts, ils s’effacent et disparaissent à tout jamais.

Lire également: La réalité virtuelle, ou comment repenser la narration cinématographique

Miguel est flanqué d’une créature psychopompe capable de passer d’un monde à l’autre: Dante, un xoloitzcuintle, ou chien nu mexicain, dont la langue ballotte si fort qu’elle s’enroule autour de son museau quand il cabriole. Déguisé en squelette, le garçon s’allie à Hector, un loser auquel plus personne ne pense, pour mener à terme une quête riche en révélations. Et lorsqu’il chante une chanson oubliée à Coco, son arrière-grand-mère transfigurée par la joie, difficile de ne pas verser une larme.

La puissance de la musique est établie dans la scène finale qui réconcilie les vivants et les morts. Interprétée exclusivement par des acteurs mexicains ou latino-américains, cette «lettre d’amour au Mexique» a trouvé son destinataire: Coco a pulvérisé tous les records d’affluence au pays du guacamole.

La seule réserve que l’on puisse adresser à cet éblouissant produit est la crainte que Pixar, totalement libéré par la technologie, grisé par le succès, aille trop loin dans la virtuosité décomplexée. Par ailleurs, Coco n’est pas un titre terrible: il évoque un perroquet bavard plutôt qu’une abuela mexicaine. Le titre de travail était «Dia de los muertos» («Le jour des morts»). Mais quand Disney, ô indicible arrogance du capitalisme occidental, a voulu déposer l’expression, l’indignation de la communauté hispanophone a été si vive qu’il y a renoncé.


Coco, de Lee Unkrich et Adrian Molina (Etats-Unis, 2017), 1h49.

Publicité