Si les Etats-Unis décidaient d’étudier les particularismes sociaux, culturels et linguistiques de chacun des Etats à travers le cinéma, ils pourraient s’en remettre aux œuvres de Woody Allen et Martin Scorsese pour comprendre New York, celles de Steven Spielberg et David Lynch pour Los Angeles, etc. Ils pourraient également se tourner vers les porte-parole d’une seule communauté, tel Spike Lee pour la réalité afro-américaine. Il existe enfin une autre solution, beaucoup plus économe: regarder, simplement, tous les films des frères Coen. Aucun cinéaste, autant qu’eux, aux Etats-Unis comme à travers le monde, ne s’est livré à un recensement aussi systématique des accents, mœurs, pratiques qui ont cours à travers le continent.

Du Texas de leur premier film (Sang pour Sang/Blood Simple, 1983) à celui de No Country for Old Men (2007), des plaines neigeuses de Fargo (Dakota du Nord) à Los Angeles (The Big Lebowski), Joel et Ethan Coen ont arpenté leur pays en sociologues, linguistes, entomologistes. Et, avant de les retrouver en Alaska pour un prochain The Yiddish Policemen’s Union qui sera tourné dans l’année, voici donc A Serious Man. En ligne de mire, à nouveau, un lieu (Minneapolis, dans le Minnesota), une époque (les années 60) et un groupe social (la communauté juive). La routine, a cru bon de juger une bonne partie de la critique, qui s’est assez peu émue de cette comédie noire sur un pauvre bougre qui doit tout perdre pour retrouver le goût de la vie et mesurer sa chance. Et sans l’aide des rabbins, s’il vous plaît.

Sauf que Serious Man possède, dans la filmographie des Coen, une particularité qui en fait tout le prix: c’est sans doute leur film le plus personnel. Les frères ont en effet grandi dans cette Minneapolis juive des années 60. Botter le film en touche sous prétexte de sa modestie de petite comédie sans vedette revient donc à affirmer que Les 400 Coups serait juste l’histoire d’un petit voyou (en omettant de dire que celui-ci n’est autre que François Truffaut). A Serious Man est donc une clé, une confidence, et l’importance des Coen dans le cinéma moderne dit à elle seule pourquoi ce film si délicieusement léger n’est pas à prendre à la légère.

Les Coen ne s’inventent pas, comme Truffaut avec Antoine Doinel, un alter ego. Ils préfèrent créer un révélateur: Larry Gopnik, la quarantaine, professeur de physique incarné par le comédien Michael Stuhlbarg, une figure du théâtre américain. Tout ce que vit Larry Gopnik en moins de deux heures sert à mettre en évidence les carences de sa communauté, les manquements des édiles religieux, l’hypocrisie de la bienséance, la crise de foi et de confiance: la femme adultère, son amant effroyablement compréhensif, le frère asocial, la fille hystérique, le fils sous marijuana à sa bar-mitsvah, l’étudiant corrupteur, les collègues condescendants, le voisin raciste, la voisine et ses bains de soleil, nue, et ces rabbins qui font la sourde oreille! Sans parler de Dieu, ce grand absent que Larry ne comprend pas: lui, gentil Larry Gopnik, irréprochable Larry Gopnik, qui a pourtant mené une vie des plus vertueuses, jusqu’à l’ennui et la monotonie la plus dévouée, pourquoi est-il soudain le bouc émissaire, le punching-ball, le défouloir de toute la communauté?

Sur tous ces éléments, ces paradoxes, ces violences et ces petites horreurs, le regard des Coen s’est peut-être affûté durant l’enfance. Réels ou non, ils témoignent du moins de leur origine même. L’origine même de ce qui a construit leur œuvre, leur univers absurde, sombre, désespéré, iconoclaste. Hilarant aussi. Fort heureusement.

A Serious Man, de Joel et Ethan Coen (USA 2009), avec Michael Stuhlbarg, Richard Kind, Fred Melamed, Sari Lennick, Aaron Wolff, Jessica McManus, Peter Breitmayer. 1h44.

Pourquoi Larry est-il soudain le bouc émissaire, le défouloir de sa communauté?