Entrepreneur un jour, entrepreneur toujours. La formule convient particulièrement au Brésilien Bernardo Paz, 64 ans, fondateur d’Inhotim, Institut d’art contemporain et jardin botanique, considéré dans son pays comme l’initiative la plus importante dans le domaine artistique depuis plus de six décennies.

Cet industriel de l’extraction minière et de la sidérurgie, qui a constitué par deux fois une fortune imposante, et subi dans l’intervalle une faillite retentissante, s’est taillé un nouvel empire en pleine expansion, entièrement fondé sur l’art contemporain. De même qu’un Henry Ford ou un Daniel Ludwig avaient rêvé de développer l’Amazonie en y implantant des industries et y en parachutant des villes construites de toutes pièces, Bernardo Paz a installé, dans une région pauvre et désolée de l’Etat du Minas Gerais, une industrie de la culture et de l’environnement avec tous les équipements les plus modernes correspondants.

Mais les projets des deux Américains ont mordu la poussière, tandis que le sien connaît un immense succès. Invité à discourir au Forum de Davos, courtisé par les puissants du monde de l’art, promu au premier rang des collectionneurs internationaux, adulé des artistes, Bernardo Paz se trouve comme emporté par la spirale ascendante de la croissance d’Inhotim. Pourquoi? Comment? «Travail, travail et persévérance», proclame l’industriel embarqué dans une aventure qui, selon ses propres termes, «ne connaît pas de limites». Sa réussite s’explique aussi par son sens de l’opportunité, une habileté certaine et une intuition hors pair. C’est elle qui, très tôt, dans les années quatre-vingts, le conduit en Chine, premier Brésilien à faire affaire dans ce pays: «En 1986, le Parti communiste chinois s’est associé à moi et m’a confié dix millions de dollars pour investir dans la sidérurgie!»

Et c’est la même intuition qui le pousse à se lancer, dès 1998, dans l’acquisition d’art contemporain, sur le conseil de l’artiste brésilien Tunga, l’un des mieux connus à l’étranger. Il commence par acheter une œuvre du même Tunga, et ne s’arrêtera plus. Au préalable, il s’était défait de l’importante collection familiale d’art moderne qu’il possédait. Pour la période moderne, il n’a d’ailleurs pas de mots assez durs. Pour lui, l’art moderne n’aurait rien appris à quiconque; Picasso? Un débauché qui ne s’intéressait qu’au commerce, n’a-t-il pas craint de déclarer lors d’un entretien publié l’an passé par le quotidien O Estado de São Paulo. Faut-il le préciser? Ces ventes et les achats en nombre de Bernardo Paz ne sont pas restés sans effets sur le marché brésilien, dont l’industriel est devenu rapidement l’un des poids lourds. Son intervention n’a pas peu influé sur les prix et les comportements, sur une scène de l’art qui connaît depuis peu d’années un essor foudroyant.

Aujourd’hui, Bernardo Paz possède une collection qui, entre sculptures, installations, peintures, dessins, photographies, films et vidéos, comprend plus de 550 pièces, produites de 1960 à nos jours par une centaine d’artistes de 30 nationalités différentes. 70 à 80 de ces œuvres sont exposées dans le magnifique parc d’Inhotim, dont plusieurs à l’air libre dialoguent avec le paysage. Certaines occupent un site pour lequel elles ont été réalisées précisément. Au creux d’un vallon, on rencontre un pavillon qui abrite, en équilibre instable, le camion monumental de Matthew Barney dont les roues, couvertes de boue rouge, ont dû écrabouiller des plantes et des animaux de toutes espèces. Dans un autre pavillon posé sur un monticule, Doug Aitken fait entendre, amplifié, impressionnant, le «son de la terre».

«Un espace aussi vaste permet d’accueillir des pièces de très grand format qu’il est impossible d’exposer ailleurs», explique Bernardo Paz. Au fil des parcours, sur un périmètre de quelque 100 hectares desservi par une flotte de véhicules électriques, les visiteurs croisent les ouvrages d’artistes de premier plan, brésiliens et internationaux: Albert Oehlen, Amilcar de Castro, Anri Sala, Dan Graham, Ernesto Neto, Giuseppe Penone, Hélio Oiticica, Janet Cardiff, Miguel Rio Branco, Olafur Eliasson, Paul McCarthy, Pipilotti Rist, Vic Muniz, quantité d’autres encore. Certaines œuvres sont attendues, comme celle que l’Indien Anish Kapoor a promise pour 2014. Quelques-uns, comme Cildo Meireles, Adriana Varejão ou Tunga, ont droit à des galeries individuelles où sont présentés plusieurs de leurs travaux. D’autres, la Colombienne Doris Salcedo par exemple, disposent d’une construction pour une œuvre seule. Pour l’heure, le parc d’Inhotim comporte 19 de ces édifices; d’autres sont en cours de construction ou prévus. Quatre grandes galeries permettent de montrer en rotation des pièces de la collection qui ne figurent pas dans l’exposition permanente, ou de nouvelles acquisitions. L’industriel s’en est fait un principe: la plupart des bâtiments sont commandés à de jeunes architectes locaux.

Qu’en est-il de sa fortune? Il aurait englouti dans Inhotim 500 millions de dollars; il y investit tout ce que ses entreprises lui rapportent, assure-t-il. L’entrepreneur s’est découvert une mission sociale: «L’art contemporain, c’est de l’intelligence pure, a-t-il affirmé dans un entretien télévisé. Il touche tous les domaines, de l’environnement à la religion, et ouvre d’immenses perspectives. Il possède une force de communication, d’éducation et d’inclusion sans pareille.» Considérant qu’il n’est pas intéressant d’aménager les lieux pour lui seul, il décide de les ouvrir au public. En 2002, il fonde son Institut culturel à but non lucratif qui, à partir de 2005, reçoit au compte-gouttes et sur rendez-vous. Dès l’année suivante, une fois l’équipement achevé et l’organisation mise en place, Inhotim accueille les visiteurs régulièrement et sans restrictions. L’entrée coûte 16 reais (7,50 francs).

Alors que les amateurs d’art et les touristes de toutes provenances et langues circulent dans le parc en tenue libérée, les gens de la région se reconnaissent à leur tenue digne, signe du respect que leur inspire le lieu. Au guichet, un couple d’un certain âge, intimidé, commente: «On se croirait dans le premier monde!» Autrement dit, dans un pays développé. Personnage plutôt réservé, Bernardo Paz ne se montre pas avare en superlatifs lorsqu’il parle de son vaste work in progress: «Je veux montrer ici les meilleurs artistes contemporains de l’histoire de l’humanité.» Et aussi: «Ce que j’ai réalisé ici, personne ne l’avait encore jamais fait.» Lui aussi se réfère au «premier monde»: les Européens qui viennent ici sont surpris. Cette machine à rendre heureux, «cet art qui vous embrasse», a été possible au Brésil, et il se sent fier d’appartenir à ce pays.

L’organisation d’Inhotim a été voulue impeccable, et rien ne manque au confort: une boutique à l’entrée, deux restaurants de haut niveau, une pizzeria, de nombreux cafés et bars. Sans compter le théâtre et l’Institut de recherche sur l’environnement. Transports et guides sont assurés moyennant supplément. «Qui dit public dit excellence; nous lui devons le meilleur», estime Bernardo Paz. Il a donc mis en place une structure et des programmes socio-éducatifs compétents. Chaque jour, 400 enfants de condition modeste participent aux ateliers où des moniteurs les introduisent à l’art, à la botanique, au paysagisme, à l’environnement. «Je veux des enfants pauvres heureux.» Enfin, pour gérer et développer sa collection, il s’est entouré d’un personnel très qualifié, en particulier d’une équipe de cinq curateurs, dont deux spécialistes brésiliens, pilotée par Allan Schwartzman, l’un des fondateurs du New Museum de New York.

La partie dévolue à l’art contemporain et accessible au public n’occupe qu’une infime partie de l’immense propriété de l’industriel. Le célèbre Roberto Burle Marx, référence incontournable du paysagisme brésilien, l’aurait inspiré et conseillé. Bernardo Paz intervient inlassablement dans le décor, n’hésitant pas à déplacer des spécimens d’arbres importants dont, brusquement, l’implantation ne lui convient plus. Une armée de 700 employés n’est pas de trop pour cultiver et entretenir les lieux et leur conserver un aspect impeccable.

Inhotim propose une mise en scène hypersoignée de l’art contemporain, dans une nature maîtrisée, idéalisée à l’extrême, en vif contraste avec le milieu tropical vigoureusement confus qui l’environne. S’y rendre n’est pas une mince affaire, les routes sont défoncées, la circulation chaotique. La commune de Brumadinho, où il se situe, n’est pourtant pas si éloignée de Belo Horizonte, la capitale du vieil Etat du Minas Gerais, dont les mines d’or ont longtemps enrichi la couronne portugaise. Une soixantaine de kilomètres seulement; mais il faut les affronter en attendant que le gouvernement veuille bien tenir sa promesse d’améliorer les accès.

Depuis l’ouverture d’Inhotim au public, en 2006, la fréquentation n’a cessé d’augmenter jusqu’à atteindre quelque 200 000 visiteurs l’an dernier, ce qui en fait l’un des principaux pôles d’attraction du Minas Gerais, au même titre que les fameuses villes historiques de l’époque coloniale.

La région en a bien besoin qui porte, clairement visibles, les stigmates du déclin de l’industrie minière. Y vivotent quelques communautés misérables de «quilombolas», les descendants d’esclaves marrons. Nombre d’entre eux ont trouvé en Bernardo Paz un employeur inespéré, le plus gros après Fiat, dont les usines tournent à plein régime non loin. Les infrastructures touristiques font cruellement défaut, mais des hôtels et restaurants s’ouvrent à grande vitesse. L’industriel développe d’ailleurs ses propres projets hôteliers, et songe même à construire un aéroport.

Si les mines s’épuisent, Bernardo Paz a découvert dans l’art un gisement illimité – peu d’artistes résistent aux sirènes d’Inhotim – et il s’organise pour l’exploiter au mieux. La compagnie sidérurgique Vale, bien connue des Vaudois pour ses exemptions fiscales, est devenue son principal sponsor. Comprenant de mieux en mieux le sens de l’aventure et l’intérêt du mécénat, les grands patrons brésiliens s’engouffrent avec appétit dans les industries culturelles. www.inhotim.org.br