Lorsque le visiteur d'une grande exposition a franchi l'obstacle de la file d'attente, qu'il a pénétré dans les salles, qu'il contemple les œuvres, avant de passer à la boutique pour acheter un catalogue, une revue et un agenda illustré, il est rare qu'il se demande comment tout cela a été organisé. La curiosité à l'égard de la fabrication des produits culturels est cependant à la mode. Du moins pour les films à gros budget: il n'y a plus un DVD qui ne soit accompagné d'un making of.

Les grandes expositions sont, elles aussi, des productions culturelles à gros budget. Après être passée à la Tate Modern de Londres, au Grand Palais à Paris, et au MoMA de New York, Matisse-Picasso aura attiré quelque 1,5 million de visiteurs pour un budget total de 18 à 20 millions de francs suisses. Descente dans les coulisses de la Réunion des musées nationaux français (RMN),

le plus gros organisateur d'expositions du monde, en compagnie d'Alain Madeleine-Perdrillat, le responsable de son service de communication.

La RMN est une institution unique en son genre. Elle regroupe 32 musées; les plus grands (le Louvre, le Musée d'Orsay, le château de Versailles), d'autres plus petits mais très connus (le Musée Picasso ou le Musée Rodin), d'autres méconnus et passionnants (le Musée Gustave-Moreau à Paris ou celui de la porcelaine à Limoges). La RMN est aussi responsable des Galeries nationales du Grand Palais où sont organisées les grandes expositions, Matisse-Picasso l'hiver dernier (avec le Centre Pompidou) ou Gauguin-Tahiti l'automne prochain.

Une dizaine de fois par an, la scène suivante se déroule devant la commission des expositions de la RMN. Une vingtaine de personnes sont réunies dans une salle sous la présidence du directeur des Musées de France. On fait entrer un homme ou une femme, généralement bardé de diplômes, spécialiste d'une période de l'histoire de l'art ou d'un artiste, qui présente un projet. Exposé, projection de diapositives, distribution d'un texte, et d'un cahier recensant les images des œuvres indispensables à la réalisation du projet. Questions. On fait sortir le spécialiste. Les membres de la commission discutent. C'est un examen de passage? L'endroit où sont sanctionnés les projets d'exposition irréalistes? Pas tout à fait.

Alain Madeleine-Perdrillat participe à ces réunions: «La commission examine trois projets par session, donc une trentaine par an. Elle dit oui ou non, ou pas maintenant, ou ce n'est pas réalisable… Mais il est rare qu'elle dise vraiment non. Quand le commissaire arrive, son projet est déjà bien ficelé. Les commissaires de nos expositions sont généralement des gens qui viennent de la conservation des musées. Ils conçoivent leurs projets en fonction de leurs recherches, de leurs intérêts, ou d'une célébration (l'anniversaire de la naissance ou de la mort d'un artiste, par exemple).

»Avant de passer devant la commission, ils ont déjà travaillé un ou deux ans au minimum. Tous ces spécialistes sont en contact permanent avec leurs collègues étrangers. Ils ne sont pas très nombreux à travailler sur la même période ou le même artiste. Et peu d'institutions sont capables de réaliser des projets comme l'exposition Matisse-Picasso. Ils connaissent les intentions de leurs confrères.

»Très tôt, ils s'inquiètent de savoir si leur exposition pourra aller dans d'autres musées pour des raisons d'économie et de notoriété; s'il sera possible d'obtenir les prêts nécessaires. Il y a des expositions qui ne sont pas faisables simplement parce que l'on sait à l'avance que les œuvres ne seront pas prêtées parce qu'elles sont trop fragiles (c'est le cas de la peinture sur panneaux de bois). Si un projet était chimérique, il aurait disparu avant la commission.»

La RMN est une institution mutualiste. Les expositions grand public aident à combler une partie des déficits des expositions spécialisées. «Mais, ajoute Alain Madeleine-Perdrillat, il est clair que le bilan général de la vingtaine d'expositions que nous organisons chaque année est déficitaire. Nous avons une autorisation qui fixe le niveau annuel de ce déficit. Autrefois, les commissaires venaient avec leur projet et, dès lors qu'il était accepté, la RMN s'arrangeait. Depuis que les comptes de la RMN sont l'objet d'une plus grande attention, celle-ci fixe un budget qui peut aller de 450 000 francs suisses à 6 millions.

»A partir de là, le commissaire est contraint de faire des arbitrages, de décider si l'on fait ou non venir une œuvre du Japon, ce qui est très coûteux en frais de transport, d'emballage (il faut parfois des caisses climatisées) et d'assurances. Au début, les commissaires s'arrachaient les cheveux, disaient que leur exposition était fichue s'ils ne pouvaient pas avoir tel ou tel tableau. Mais les mentalités évoluent peu à peu.»

Dès lors, il reste encore deux ou trois ans de travail. Il faut fixer la date des expositions dans les musées partenaires (pour Matisse-Picasso: la Tate Modern, le Grand Palais, le MoMA) de manière à ce que l'intervalle entre elles ne dépasse pas trois semaines (temps de démontage, de transport et de remontage). C'est une longue négociation. Certaines œuvres ne figurent que dans une ou deux de ces expositions, parce que les prêteurs n'acceptent pas de s'en séparer pendant une année entière.

Il faut concevoir le catalogue principal, qui est désormais un gros ouvrage scientifique, avec des essais et des notices importantes pour chaque œuvre. Préparer les journaux d'aide à la visite, l'audioguide, les vidéos ou les DVD. Produire une gamme de produits dérivés, qui, précise Alain Madeleine-Perdrillat, «ont moins de poids qu'on ne le croit dans le chiffre d'affaires des expositions (10 à 13%)». Et concevoir une scénographie.

Le commissaire choisit un architecte en fonction de son intention. Ils construisent un projet d'accrochage à partir de la liste des œuvres, décident de leur répartition chronologique ou thématique, de l'organisation de l'espace, de la couleur des murs et du sol, de l'éclairage, etc. A la RMN, le commissaire d'exposition a toujours le dernier mot, du titre aux affiches et au contenu de la communication à la presse. C'est «le patron d'une petite PME provisoire, dit Alain Madeleine-Perdrillat, un patron qui est d'abord un historien d'art et un conservateur de musée, et qui se trouve confronté à la gestion d'une entreprise et à ses exigences budgétaires». En fait un chercheur qui se mue, avec plus ou moins de bonheur, en producteur d'événement culturel.