Comment le cœur vient aux gens d’esprit

Cinéma Dans «Magic in the Moonlight», Woody Allen confronte rationalismeet superstition

De joyeuses étincelles métaphysiques jaillissent de ce choc

Ce n’est pas par hasard que l’on parle de la magie du cinéma. Georges Méliès était magicien avant d’inventer les effets spéciaux. Et Woody Allen faisait des tours de passe-passe dans son adolescence. Cette passion ne l’a jamais quitté, elle accompagne les petits prestidigitateurs de Broadway Danny Rose , elle inspire les armoires magiques qui avalent les mères juives dans New York Stories et régurgitent les journalistes décédés dans Scoop

Le héros de Magic in the Moonlight est magicien. C’est Wei Ling Soo, qui présente sur les plus grandes scènes du monde le fameux numéro au cours duquel il escamote un véritable éléphant. Lorsque le rideau tombe, l’énigmatique Chinois redevient Stanley Crawford (Colin Firth), un citoyen anglais dont l’intelligence n’égale que le cynisme et l’arrogance.

Son vieil ami Howard, magicien lui aussi, lui demande de l’aider à résoudre une énigme. Des amis à lui, millionnaires comme il se doit, se sont entichés d’une voyante, la jeune Sophie Baker (Emma Stone). Les membres les plus raisonnables de la famille, dont un psychiatre comme de bien entendu, sont persuadés qu’il s’agit d’une arnaqueuse. Stanley parviendra-t-il à prouver la charlatanerie? Férocement rationaliste, viscéralement positiviste, le «plus grand magicien du monde» relève le défi et descend dans le sud de la France où l’oligarchie américaine s’adonne à la dolce vita.

La première rencontre avec Sophie est troublante. D’abord parce qu’elle est très jolie, mais aussi parce qu’elle demande d’emblée à Stanley s’il ne revient pas d’un voyage en Chine. Le sceptique assiste à une séance de spiritisme où l’esprit frappe véritablement et la bougie lévite incontestablement. Sophie sait des choses que nul n’est censé connaître. Que Stanley compte parmi ses ancêtres un marin amputé d’un orteil. Que, dans sa jeunesse, tante Vanessa a été aimée par un éminent membre du parlement britannique…

Pour Stanley, il n’y a pas six sens, juste cinq. Or, l’esprit fort commence à douter. Sophie est comme une oasis dans le désert de son pessimisme. Elle lui ouvre de nouvelles perspectives. Il admet son don. Le converti devient l’adepte le plus zélé de la petite spirite…

L’an dernier avec Blue Jasmine , âcre portrait d’une femme déchue qui ment à elle-même et aux autres, Woody Allen signait son film le plus impitoyable. La cuvée 2014 est plus légère. Le réalisateur renoue avec sa verve comique et ses bonnes vieilles habitudes: l’histoire se déroule en 1928, au temps du charleston, dans une société huppée qu’il raille gentiment. La mère demande à l’esprit de son défunt mari s’il lui a toujours été fidèle, le fils bêle des chansons d’amour en grattant son ukulélé. On est dans le registre de la comédie romantique (Tout le monde dit I love you), qui culmine dans une scène où, s’abritant de l’orage dans un observatoire, Stanley et Sophie découvrent un croissant de lune dans le ciel velouté.

Enfin, l’auteur ne se montre pas avare en punchlines, cette spécialité délicieuse qui a assis sa réputation. Par exemple: «On ne vit qu’une vie – ou peut-être deux ou trois selon vos réserves d’ectoplasmes.»

Cette légèreté n’exempte pas les interrogations métaphysiques. Stanley récuse toute hypothèse de transcendance et, du haut de sa supériorité intellectuelle, forge son malheur. Un beau paysage est l’occasion de rappeler que la beauté est éphémère. La dimension tragique du magicien le rapproche de l’écrivain misanthrope de Harry dans tous ses états , incapable d’aimer, ou du cinéaste de Crimes et Délits , qui trouve un remède à son mal de vivre en visionnant La Soupe au canard des Marx Brothers…

Colin Firth interprète brillamment cet inapte au bonheur. Toute la morgue britannique s’incarne en lui. Il traite Sophie de «Lilliputienne irritante», lui déclare: «Ayant une âme grande et complexe, j’ai décidé de vous pardonner et de vous prendre sous mon aile.»

Woody Allen offre à son comédien deux scènes exceptionnelles dans lesquelles s’expriment les tourments d’une âme qui doute. Un solo, dans la salle d’attente de l’hôpital où, éperdu, le libre penseur en vient à prier pour la guérison de tante Vanessa. Un duo avec tante Vanessa: l’air de rien, la vieille lady amène son neveu à reconnaître qu’il a un cœur, et que les sentiments ne se réduisent pas à de l’arithmétique.

Woody Allen a écrit et réalisé près de cinquante films. Il en a raté une pincée. Il nous émerveille encore par l’apparente simplicité de ses histoires et leur richesse, sa fluidité. De la pure magie.

Magic in the Moonlight, de Woody Allen (Etats-Unis, 2014), avec Colin Firth, Emma Stone, Simon McBurney, Eileen Atkins, Marcia Gay Harden. 1h38.

Le réalisateur renoue avec sa verve comique et ses bonnes vieilles habitudes…