A force de suivre Pierre Bayard dans ses aventures au pays du paradoxe (dans la collection ainsi nommée), on finit par comprendre que ses postulats, méthodes ou conseils déroutants recèlent toujours un fond profond. Ainsi Comment parler des livres que l’on n’a pas lus, son best-seller de 2007, était un appel à trouver son «livre intérieur», en se débarrassant des diktats de la culture dominante. On peut dire de tous ses essais qu’ils invitent à la liberté de pensée.

Réconcilier le lecteur avec ses nombreuses personnalités

Dans la dernière de ses provocations plaisantes et érudites, le psychanalyste s’attache à réconcilier le lecteur avec les nombreuses personnalités qu’il héberge en lui et dont il ne sait souvent comment gérer les conflits. Pour cela, Bayard choisit de scruter l’œuvre d’un auteur très étudié mais mal interprété, Léon-Fiodor Tolstoïevski. Les exégètes se sont souvent trouvés coincés dans une impasse: comment expliquer que le même esprit ait engendré des ouvrages aussi différents que, disons, Guerre et Paix et Crime et Châtiment?

Pour cela, le psychanalyste abandonne ses outils pour revenir à une théorie antérieure, celle des personnalités multiples. C’est sous cet angle qu’il étudie le grand auteur russe, tout en posant un cadre qui le déborde. En effet, une fois qu’on a reconnu que «je» est beaucoup d’autres, il faut aborder des problèmes d’ordre existentiel – si j’aime quelqu’un et les autres en moi, non, que faire? Mais aussi juridique: si j’assassine, comment ne condamner que ma part coupable? Ou citoyenne: qui de mes «je» dépose son bulletin de vote?

Suivre les mouvements fluctuants

Dans le cas de Tolstoïevski, Pierre Bayard suit dans les œuvres, à coups de citations, les mouvements fluctuants de la passion amoureuse, les moments du passage à l’acte – crime ou suicide – quand le conflit intérieur est trop fort, et enfin l’empathie, qui permet de s’ouvrir aux autres, et donc aussi à ceux qui cohabitent avec soi. L’idée d’étudier le grand auteur russe sous l’angle du double, voire du beaucoup plus que deux, dépasse l’effet comique, elle permet de parcourir tout un pan majeur de la littérature et d’évoquer à travers elle une vraie question ontologique.


Pierre Bayard, «L’Enigme Tolstoïevski», Minuit, coll. Paradoxe, 170 p.