Ce mercredi était la journée des premières à Cointrin. A cause de la date (1er juillet) mais aussi parce que deux compagnies aériennes, et non des moindres, effectuaient leur retour sur le tarmac genevois: British Airways et Iberia. «On a aussi un premier long-courrier sur Zurich et dimanche c’est Air Canada qui revient», commente Jean-Luc Portier, chef du département passagers, aux trente-trois années de maison. Il connaît tout le monde, tout le monde le connaît. A hauteur des deux scanners de dernière génération qui sondent les bagages à main, il salue par leur prénom chacun des agents présents.

En temps normal, ces machines 3D accélèrent spectaculairement la «ventilation» des passagers. Mais nous ne sommes pas encore en temps normal. Il est 14h et aucun voyageur ne se présente sous le portique de sécurité. Une soixantaine de vols ce mercredi et 7300 passagers. A pareille époque l’an passé, l’aéroport international de Genève enregistrait 400 vols et 50 000 passagers. Rencontré un peu plus tard, André Schneider, le directeur de Genève Aéroport, affinera ces chiffres – il aime la précision: «6911 passagers ce mercredi contre 50 067 l’an passé.» Une baisse de 86,2%.

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Pas d'explosion des chiffres

Après trois mois de quasi-fermeture pour cause de pandémie, la plateforme aéroportuaire a repris ses activités le 15 juin dernier avec une quarantaine de vols et 3000 passagers. Deux semaines plus tard, les chiffres enflent mais n’explosent pas. Ce samedi, 67 rotations sont annoncées (9000 passagers environ), dimanche, 58 (8700 passagers). André Schneider explique: «Pendant les deux semaines après le 15 juin, comme les compagnies aériennes, nous avons tâté le terrain en nous posant la question suivante: «Les gens viendront-ils ou pas?» Aujourd’hui, le public est là. La reprise peut paraître lente, mais elle est progressive – même si légèrement au-dessous de nos prévisions. Le retour des vols sur le Canada est une bonne chose, même si des restrictions restent en vigueur pour les Européens qui veulent se rendre là-bas.»

On retrouve le directeur dans son bureau du 5e étage. Ancien musicien professionnel au sein de grands orchestres symphoniques, ancien directeur général du World Economic Forum, André Schneider est en poste depuis 2016. Il a 61 ans, est né en Suisse alémanique, est amateur de science-fiction et a posé sur une étagère de son bureau des vaisseaux miniaturisés, comme le Millenium Falcon de Star Wars. Depuis ce bureau, vue imprenable sur le Jura et le tarmac.

La montagne est belle mais ce sont les mouvements sur la piste qui pour le moment l’accaparent. Il confirme ce qu’il dit dans les médias depuis deux semaines déjà: il faudra au moins trois années pour retrouver le niveau de 2019, une année durant laquelle la plateforme a accueilli près de 18 millions de personnes. Il estime la perte engendrée par la pandémie à au moins 50 millions de francs. Juge que les compagnies liées à l’aviation, dont Genève Aéroport, ne pourraient que très difficilement survivre si le trafic aérien devait à nouveau s’interrompre à cause d’une deuxième vague.

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Nouvelles rassurantes

Nous n’en sommes pas là. Pour l’heure, certaines nouvelles sont plutôt rassurantes. Swiss, qui a proposé 28 vols hebdomadaires au départ de Genève et de Zurich durant le confinement (3% de son programme habituel), a repris en juin 15 à 20% de ses dessertes habituelles. L’objectif de la compagnie est d’exploiter, d’ici à fin octobre, 40% du programme de vol initialement publié. EasyJet annonce de son côté une trentaine de mouvements par jour depuis Genève. Chiffre qui devrait doubler d’ici à la fin du mois. Par rapport à 2019, la compagnie prévoit d’assurer de juillet à septembre environ 30% de sa capacité.

En ce début du mois de juillet, on célèbre les retrouvailles à Cointrin même si les 11 000 collaborateurs de la plateforme n’ont pas encore tous, tant s’en faut, réintégré leur poste. Le 20 mars, au début de la crise sanitaire, sur le millier d’employés qui travaillent directement pour Genève Aéroport, 289 sont restés sur le site. Ce 1er juillet, ils étaient 326. Chaque jour, un peu plus de monde.

«Plaisir à nous revoir»

Jean-Luc Portier témoigne: «Depuis le 15 juin, la larme est souvent à l’œil, on a plaisir à nous revoir.» Sabrina, réceptionniste, est parfois venue durant la crise «pour relever le courrier et faire du travail administratif. Qu’on ne me dise pas que c’est beau, un aéroport vide. C’est triste et sinistre», soupire-t-elle. Sabrina se souvient de son premier jour de travail à Cointrin, le 11 septembre… 2001. «Aucun vol pour mon embauche et puis il y a eu en 2010 ce volcan islandais qui a paralysé tout le trafic aérien. Mais tout ça n’est en rien comparable avec le coronavirus.» Jean-Luc Portier confirme: «Ça m’a rappelé les 25 décembre de jadis et l’époque sans le low cost.»

Secteur des arrivées, on rencontre Manuel, qui pousse son kit de nettoyage. Dix-sept ans d’entretien des sols de Cointrin. Il raconte: «C’est cela, la vie normale, des gens qui voyagent, qui sont énervés, qui se sentent perdus et qui posent, à nous les nettoyeurs, plein de questions. Pendant l’épidémie, je suis venu traîner par ici. Je n’ai pas pu m’en empêcher, je voulais voir pour y croire.» Il a vu et n’y a pas cru. Depuis le 15 juin, il a retrouvé les collègues et des voyageurs en moindre nombre mais beaucoup plus stressés à cause des incertitudes sur les vols et les appréhensions liées aux mesures de sécurité. «Les gens ont tendance à venir très en avance, nous leur conseillons de se présenter deux heures avant leur vol, cela suffit», indique Jean-Luc Portier.

Un marquage omniprésent au sol limite les croisements, deux sièges sur trois sont condamnés dans les halls et des périodes rouges ou vertes rythment la journée. Le matin est le plus souvent rouge lorsque la majorité des avions partent, le port du masque est alors recommandé. L’après-midi, on passe au vert avec une demande par message sonore de respect de la distanciation sanitaire. André Schneider salue à ce propos la décision prise mercredi par le Conseil fédéral de rendre obligatoire dès lundi sur toute la Suisse le port du masque dans les transports publics. «Cela devrait nous aider, car nous recommandons fortement le port du masque dans l’aéroport», juge-t-il. 

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C’est par contre de la compétence des compagnies de l’imposer ou non en vol. EasyJet l’a rendu obligatoire, Swiss en fera de même à compter du 6 juillet. Par ailleurs, des fiches de traçabilité destinées aux autorités sanitaires et conservées 30 jours doivent être remplies par toute personne se posant à Genève, y compris les membres d’équipage. Pas de prise de température à Cointrin puisque l’OFSP (Office fédéral de la santé publique) ne la recommande pas, contrairement, par exemple, à l’aéroport Roissy-Charles de Gaulle.

Amertume

Un aéroport c’est aussi une zone commerciale, avec son duty free shop et ses points de vente tout public. Sur un total de 68 enseignes, 41 ont déjà rouvert. Situation là aussi pour le moins difficile pour les boutiquiers. Thierry Humel, gérant de la pizzeria Al Volo, annonce une baisse de deux tiers de son chiffre d’affaires mensuel. «Notre clientèle est surtout composée d’employés de l’aéroport et des bureaux alentour. Beaucoup sont encore en télétravail. Au lieu de tablées de huit personnes trois fois par semaine on en a de trois une fois par semaine», constate-t-il, amer. Ahmed, chauffeur de taxi syrien, annonce une journée à 65 francs. «J’ai fait deux courses, hier c’était une seule et j’ai ramené 35 francs. Heureusement que Berne a décidé de continuer à aider les indépendants.» Un sourire: celui de Céline qui a rouvert le 1er juillet sa boutique Tekoe (vente de thés). «J’ai bénéficié pendant trois mois du chômage partiel, mais ça fait du bien de rouvrir la boutique et de revoir du monde.»

Du monde? Pas tant que ça. Jean-Luc Portier a observé que les voyageurs se déplacent peu accompagnés: «Il y a un changement de comportement lié à la pandémie, la grand-mère ou le cousin ne viennent plus dire au revoir ou souhaiter la bienvenue.» Profil type du passager: une personne qui a réservé son vol longtemps à l’avance et qui s’en va enfin retrouver ses proches. A l’image de cette sexagénaire originaire de Porto accueillie mercredi avec de grandes effusions par sa fille et son gendre. Le genre de scène qui redonne du baume au cœur de Thomas Romig, le chef du département de la conduite des opérations. C’est le monsieur Covid de l’aéroport de Genève. Il a monté une task force de 25 personnes dès janvier, sitôt évaluée l’ampleur de l’épidémie en Chine. Le vendredi 13 mars, journée noire, son équipe a commencé à gérer le rapatriement de voyageurs, notamment des Britanniques en séjour de ski en Suisse, en Haute-Savoie et Savoie. Quatre à six vols ont été maintenus tous les jours (50 à 300 passagers) durant la crise sanitaire.

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Il y a eu par la suite la gestion problématique des Suisses retenus à l’étranger. Jusqu’à 14 heures de travail par jour. Ce mercredi, la task force a tenu séance dans une ambiance nettement plus détendue qu’en mars, avril ou mai. On a parlé de ce millier de plaques de plexiglas à poser avant la mi-juillet, des Saint-Jacques-de-Compostelle (pèlerins de retour par avion), de la réouverture des frontières de l’Union européenne et de l’espace Schengen aux voyageurs de 15 pays dont trois pays du Maghreb, du Canada et de la Chine sous condition.