Même quand ils ont été célèbres de leur vivant, certains peintres subissent des éclipses qui les font disparaître de l’histoire jusqu’à ce que l’esprit d’un temps nouveau ou les travaux des historiens permettent leur redécouverte. Ce fut le cas du Caravage (1571-1610), de Vermeer (1632-1675) et de beaucoup d’artistes du XIVe et du XVe siècle dont la renaissance date du deuxième tiers du XIXe et du début du XXe siècle. Parmi eux, une artiste qui a bravé tous les obstacles au cours de son existence, qui est devenue maître en son temps bien que le statut social des femmes eût dû le lui interdire, Artemisia Gentileschi (1593-v.1654), à laquelle le Musée Maillol de Paris consacre une spectaculaire ­rétrospective.

En 1916, Roberto Longhi ­publie un article intitulé «Gentileschi, padre et figlia». Artemisia est en effet la fille d’un peintre, Orazio (1562-1639), dont l’atelier est actif à Rome. Mais elle reste un personnage secondaire et peu étudié de la première partie du XVIIe siècle – attributions approximatives, œuvres dispersées, conservation dans des dépôts plutôt qu’aux cimaises des musées. Il faut attendre la fin des années 1960 et les années 1970 pour qu’elle bénéfice d’un regain d’intérêt grâce aux mouvements féministes.

Jusque-là, la peinture et la sculpture avaient été une affaire d’hommes où surnageaient des exceptions féminines. Celles qui étaient sorties du rang où les astreignait la vie sociale étaient rarement considérées dignes de figurer au Panthéon à côté des vrais génies. Sofonisba Anguissola (1532-1631) comme douée mais inférieure aux phares de l’art italien. Berthe Morisot (1841-1895) comme le modèle d’Edouard Manet dont elle avait épousé le frère, et comme une ­artiste sous influence – une exposition au Musée Marmottan de Paris montre actuellement combien elle est encore sous-estimée. Sonia Terk (1885-1979) comme l’épouse de Robert Delaunay dont elle a pris le nom et dont on disait qu’elle avait pris le style. Les dizaines d’artistes femmes des XVIe et XVIIe siècles recensées en Italie par les féministes étaient restées des silhouettes floues à l’arrière-plan de l’histoire de l’art. L’une d’entre elles s’est pourtant imposée de manière éclatante de son vivant, Artemisia Gentileschi, dont l’exposition parisienne fera taire les sceptiques.

Artemisia n’est pas seulement un peintre extraordinaire qui met en scène ses personnages avec une efficacité troublante et parfois cruelle, qui traite des thèmes audacieux dont beaucoup de femmes sont les héroïnes. Sa vie elle-même est héroïque.

Bien que la biographie ne soit pas la meilleure façon de rendre l’art intelligible, celle d’Artemisia Gentileschi mérite un arrêt sur image. Artemisia naît à Rome en 1593. Une trentaine d’années plus tôt, le concile de Trente, qui a établi les principes de la Contre-Réforme, renouvelle la confiance de l’Eglise catholique dans la peinture dont elle fut pendant des siècles le premier commanditaire. Il recommande que les tableaux s’adressent au plus grand nombre par les récits qu’ils figurent et par l’émotion qu’ils suscitent. Dans la capitale de l’Eglise, d’innombrables artistes se disputent furieusement les chantiers.

Orazio Gentileschi jouit d’une bonne réputation. Son épouse meurt prématurément et il élève seul ses enfants qu’il fait travailler dans son atelier. Il découvre bientôt le talent naissant d’Artemisia et, à son adolescence, il demande à Agostino Tassi, un peintre avec lequel il collabore, de poursuivre sa formation. En mai 1611, Agostino viole Artemisia. L’affaire reste secrète pendant 9 mois. En 1612, Orazio adresse une plainte au pape Paul V où il déclare qu’Artemisia a été «dépucelée et connue charnellement de nombreuses fois par Agostino Tassi, peintre et ami intime et compagnon de l’orateur». Le procès dure sept mois. La jeune fille doit prouver la véracité des faits, elle subit la Question – torture, douloureuse ligature des doigts qui ne laissera heureusement aucune séquelle. Artemisia maintient son accusation. Agostino Tassi est condamné à cinq ans d’exil dans les galères du pape. Il n’effectuera pas sa peine.

En 1612, Artemisia est déjà une artiste qui maîtrise la composition et la lumière en clair-obscur que le Caravage a rendu populaire à Rome. Mais, à cette époque et pour longtemps encore, les femmes sont socialement mineures. Elles ne peuvent ni signer de contrats, ni acheter de matériel, ni diriger un atelier. Au mois de novembre 1612, Artemisia épouse un peintre médiocre, Pierantonio Stiattesi, qui lui servira de prête-nom. C’est à Florence, où le couple s’installe en 1613, qu’Artemisia conquerra officiellement le statut d’artiste contre toutes les conventions. Elle obtient d’abord la notoriété, se lie à des commanditaires et à des protecteurs; elle est la première femme inscrite à l’Accademia del Disegno de Florence. Elle conquiert donc son indépendance.

La vie d’Artemisia en Toscane commence bien. Elle a du succès et une vie sociale animée. Elle met au monde quatre enfants. Elle devient un maître dans la peinture. Mais le séjour se termine mal. Elle perd sa dernière fille en 1619 et en 1620, à la suite d’une accusation injuste de dette et de vol, elle fuit Florence avec son époux qui disparaîtra sans laisser de traces en 1623. La suite de l’existence d’Artemisia Gentileschi sera celle d’une grande artiste de son temps dont les œuvres sont très recherchées. Elle ira de Florence à Rome, puis à Venise et dès 1630 à Naples jusqu’à la date de sa mort présumée en 1654 et avec une parenthèse londonienne entre 1638 et 1640.

L’art d’Artemisia n’est pas encore entièrement connu car l’étendue de son œuvre n’a cessé de s’agrandir depuis quelques décennies par de nouvelles attributions, y compris à l’occasion de l’exposition du Musée Maillol. Il est pourtant identifiable par plusieurs caractéristiques. D’abord, la lumière, le contraste des figures le plus souvent éclairées par une seule source lumineuse qui crée des ombres soutenues et profondes. Ensuite, les arrière-plans unis et sombres qui sont propres au caravagisme, mais qu’elle pose avec une extrême radicalité. Enfin, le velouté de la peau, le mouvement des corps et l’expression des visages qui donne une présence troublante à ses figures féminines.

C’est pourtant la répétition de certains sujets qui frappe le plus aujourd’hui. Artemisia a peint de nombreux tableaux inspirés du récit biblique où Judith réussit à entrer avec sa servante Abra dans le camp des armées assyriennes, charme le général ennemi Holopherne, qu’elle enivre et finit par décapiter. Ce sujet est fréquent dans l’art de la fin du XVIe et de la première partie du XVIIe siècle – il y avait donc une demande des commanditaires. Artemisia le traite d’une manière très personnelle, avec les visages et les gestes calmes de Judith qui s’opposent à la face tourmentée d’Holopherne, une détermination et une tranquillité très éloignées de la dureté des visages de Judith et d’Abra dans le tableau du Caravage (1599).

L’exposition présente de nombreuses toiles dont les héros sont des héroïnes qui refusent l’humiliation, la domination et le déshonneur auxquels des hommes veulent les soumettre, Suzanne (elle a repoussé les propositions de deux vieillards lubriques qui l’accuseront d’adultère), Cléopâtre (elle a préféré la mort par la morsure d’un aspic plutôt que la servitude de la défaite), Lucrèce (elle s’est tuée avec une dague en demandant vengeance après avoir été violée)… Ces héroïnes, confrontées à la même violence que l’artiste, représentent ce qu’on appelait un «exemplum» en un temps où l’Eglise recommandait d’opposer la vertu aux passions et aux excès. Les peindre n’avait rien d’exceptionnel. Mais personne n’y est revenu si souvent avec une telle intensité et avec la colère contenue d’Artemisia Gentileschi.

Artemisia. Pouvoir, gloire et passions d’une femme peintre. Musée Maillol, rue de Grenelle 61, 75007 Paris. Rens. et réservation:0033 1 42 22 59 58 et www.museemaillol.com. Tous les jours de 10 h 30 à 19 h, y compris les jours fériés (vendredi de 10 h 30 à 21 h 30). Jusqu’au 15 juillet.

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Artemisia, le 13 mars 1649

«Mais je montreraià otre Seigneuriece qu’une femmesait faire.Mes œuvres parleront d’elles-mêmes»