Livres

Colères et châteaux en Espagne

Les treize nouvelles d’Alain Freudiger mettent scène des points de rupture ou de basculement

Dans «Morgarten» paru en 2015 chez Hélices Hélas, Alain Freudiger racontait sous la forme d’un conte le soulèvement burlesque mais efficace de la Suisse d’en bas contre l’establishment politique, médiatique et industriel pendant la cérémonie de commémoration du 700e anniversaire de la bataille de Morgarten.

On retrouve cette veine dans «Espagnes» (quel beau titre), le recueil de nouvelles qui paraît aujourd’hui à La Baconnière. La plupart des textes se déroulent dans un temps contemporain mais décalé ou suspendu. La référence à des objets d’aujourd’hui comme le téléphone portable permet de se raccrocher à une temporalité mais l’écriture ne reproduit souvent pas le parlé d’aujourd’hui. Il s’en approche mais en plus littéraire, comme si on avait écrit un «il était une fois» avant le début des nouvelles.

Turc, russe ou farsi

Ainsi «Flambeaux» emprunte clairement à la fable: sur un plateau baigné par le soleil, un tout jeune homme décide d’enfreindre l’interdit de sa grand-mère et de participer à la Descente aux Flambeaux, grande fête du lieu. La description de la transe collective pendant la course, la coulée de feu provoquée par toutes les torches allumées, l’embrasement de l’air, la scène est très réussie. Le jeune homme poussera jusque de l’autre côté de la vallée et se laissera surprendre par la guerre. Une indication permet de situer le lieu du conte entre l’extrême Europe et l’Asie centrale: «on ne se comprend pas toujours bien mais à truffer ses paroles de turc, de russe ou de farsi, on finit toujours par s’entendre»

«A la plus belle» est aussi un conte, presque une comptine. Là encore, on ne repère ni lieu ni temps exacts mais un jeune homme est arrêté par trois amis à la terrasse d’un café. Et le voilà qui raconte ce qui lui est arrivé: voulant s’acheter des chaussures en ville, il a croisé trois femmes qui chacune, l’une après l’autre, lui ont proposé de lui ouvrir leurs bras. Comment faire pour les satisfaire toutes?

Vraiment eu lieu?

«Bang» et «Tout va bien» sont plus ancrées dans un quotidien identifiable ou tout le moins dans la colère. Dans «Bang», un homme, Hervé, hurle et tape dans tout ce qu’il trouve. A-t-il toute sa tête? Cette colère a-t-elle vraiment eu lieu? Au moment où la police l’embarque, on comprend qu’il se tenait en fait devant sa maison.

Et «Espagnes», qui donne son titre au recueil, est tout entière centrée sur un homme qui veut construire une structure dont les pièces sont rangées dans des boîtes. Il y parviendra mais pour peu de temps.


Alain Freudiger, «Espagnes», La Baconnière, 126 pages

Publicité