CORRESPONDANCE

Colette et sa fille

Les lettres que l'écrivain a envoyées à celle qu'elle surnommait Bel-Gazou la montrent en mère suroccupée mais attentive.

Colette. Lettres à sa fille, 1916-1953. Ed. d'Anne de Jouvenel. Gallimard, 542 p.

Anticipant le cinquantième anniversaire de la mort de Colette, en août prochain, ce fort volume révèle un pan inconnu de sa personnalité, celui de ses rapports avec sa fille Colette de Jouvenel (1913-1981), qui repose à côté d'elle au cimetière du Père-Lachaise. A 40 ans, la maternité n'a pas fait de l'écrivain une mère poule, d'autant que le père de sa fille, Henry de Jouvenel, l'un des deux rédacteurs en chef du Matin, mène aussi une carrière politique et diplomatique qu'elle partage jusqu'à leur séparation en 1923, suivi du divorce en 1925. Et que Colette, journaliste et écrivain, a toujours beaucoup travaillé pour gagner sa vie.

C'est donc tout naturellement qu'elle confie sa fille aux soins d'une nurse, en Corrèze, avant de la mettre en pension à Saint-Germain-en-Laye. Toujours suroccupée, elle se montre néanmoins attentive, ainsi dans une lettre magnifique sur l'usage nocif du tabac: «Ne te méfie pas du danger caractérisé, méfie-toi de l'habitude… C'est elle qui vous rend lâche et menteur. J'ai tant d'ambition pour toi, Chérie! Non pas une ambition de situation mais une ambition de caractère. Tu me comprends? Je ne peux plus fleurir que par toi.» Plus tard, elle reprochera à sa fille adulte de trop se maquiller.

De son enfance solitaire et de la célébrité de sa mère, la petite Colette a beaucoup souffert, selon sa nièce Anne de Jouvenel, responsable de l'édition de cette correspondance (et aussi selon Michel del Castillo, qui a fait son portrait dans Colette, une certaine France, Stock 1999). Bizarrement prénommée du patronyme maternel et pseudonyme d'écrivain de celle qui use très rarement du terme de maman, la fille peine à trouver son identité propre et sa voie dans la vie professionnelle, tâtant du cinéma avec Marc Allégret et Max Ophüls, du journalisme pendant la guerre, puis de la décoration et de l'antiquariat.

Longtemps, elle réclame l'amour et la présence d'une mère qu'elle admire avant que la tendance s'inverse au fil des années, l'écrivain se plaignant alors régulièrement de ne pas avoir assez de nouvelles: «Tu m'écris?» est le dernier mot de cette correspondance. Mais Colette respecte la personnalité réservée de sa fille: «Je t'embrasse, ma charmante et secrète fille, lui écrit-elle en 1935. Loin de moi de te reprocher d'être secrète! Je n'ai jamais eu l'idée qu'un enfant devait fuir de tous côtés comme une passoire!»

C'est peut-être durant la guerre que leurs rapports sont au mieux, quand la fille se transforme en fermière corrézienne, au château de Curemonte où elle accueille temporairement, parmi d'autres réfugiés, sa mère et son beau-père Maurice Goudeket – que pourtant elle déteste, non sans raison puisqu'il la spoliera de ses droits d'héritière. Quand sa mère retourne vivre au Palais-Royal, elle lui envoie de nombreux colis de nourriture et sa recette personnelle du café de haricots verts desséchés, qu'elle juge «réellement assez bon». Après guerre, elle lui adresse du Maroc une lettre d'amour que Colette gardera précieusement dans son dernier agenda, elle qui se déclarait encore, en 1952, «une mère si peu maternelle».

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