Gérard Bonal. Michel Remy-Bieth. Colette intime. Préface de Michel del Castillo. Phébus, 448 p.

C'est à la fois un bel objet et un monument d'érudition que ce Colette intime, qui conclut l'année du cinquantenaire de la mort de l'écrivain: une partie des pièces de la collection Michel Remy-Bieth sur lesquelles il s'appuie est du reste exposée jusqu'au 22 décembre à la Bibliothèque royale de Belgique à Bruxelles. Y a-t-il des révélations à attendre de la somme de textes et de documents ainsi réunie? Les biographies récentes de Claude Pichois et Alain Brunet, ses éditeurs en Pléiade (Colette, Ed. de Fallois 1999), et de Michel del Castillo (Colette, une certaine France, Stock 1999) ont déjà démontré la manière dont l'écrivain a recréé sa vie, en débusquant les retouches apportées par elle à son image de fille, d'épouse ou de mère. Ce sont en quelque sorte les pièces à conviction de cette élaboration d'une légende qui sont aujourd'hui mises sous les yeux de lecteur.

Sur les 2000 documents patiemment acquis en un demi-siècle par le peintre et collectionneur Michel Remy-Bieth, en voici 500, essentiellement des lettres et cartes postales, mais aussi des manuscrits, photos, affiches de spectacles, tableaux et dessins. Sans oublier de rares produits de beauté de la marque «Colette», telle cette poudre de riz à l'effigie de l'écrivain, qui a dessiné elle-même son profil en utilisant son menton comme initiale de son nom. Découpé en une vingtaine de chapitres, le texte de Gérard Bonal, président de la Société des amis de Colette, suit les grandes étapes de la vie privée et de la carrière littéraire qui ont fait d'une petite sauvageonne de village – à force d'énergie, d'ambition, de volonté – la grande dame incontestée des lettres françaises.

Chez Colette, la correspondance est souvent l'antichambre de l'œuvre, on le voit à propos des histoires amplifiées par la suite d'un pugilat entre acrobates ou de l'intrusion d'une couleuvre dans la cuisine de Saint-Tropez. Le commentaire des lettres, reproduites intégralement et transcrites, met le doigt sur ses entorses à la vérité qui commencent dès la rédaction des Claudine, où la jeune Colette se moque de ses institutrices de l'école laïque tout en protestant qu'elle n'y est pour rien. Edifiante aussi, l'histoire vraie de ses ruptures: ce n'est pas son premier mari Willy qui l'a quittée, mais bien elle, après lui avoir proposé en vain, le 18 février 1907, de faire ménage à trois avec la marquise de Morny (à qui elle refusera plus tard de rendre sa maison de Rozven et qui finira dans la misère, secourue discrètement par Sacha Guitry). Dénigré dans Mes Apprentissages, Willy sera l'objet d'une haine tenace que n'explique pas seulement la cession indue des droits des Claudine. Colette est rancunière: quand son deuxième mari, le baron Henry de Jouvenel, qu'elle trompe avec son propre fils Bertrand, s'en va, elle s'en venge en le dépeignant comme un escroc mondain dans Julie de Carneilhan – ce qui, du coup, la brouille avec sa fille…

Méfiez-vous des écrivains! La plus belle construction littéraire de Colette, c'est Sido. On n'a plus ses lettres à sa mère, vraisemblablement détruites par son frère Achille, blessé par son indifférence au moment de la maladie de leur mère – elle n'assiste d'ailleurs pas à ses obsèques. Les lettres conservées de Sido donnent d'elle une image beaucoup plus frondeuse que celle d'une simple originale de province: en 1901, elle prédit ainsi le triomphe de l'union libre avant la fin du siècle. Surtout, Sido est perspicace. Elle ne croit pas du tout aux dons théâtraux de sa fille et elle affirme que le music-hall, comme le journalisme, l'éloigne de sa vraie vocation, qui est d'écrire – ce qui n'est pas mal vu!

Sa carte de presse, Colette la conservera pourtant jusqu'à la Seconde Guerre. Quant à sa carrière sur les planches, qu'on suit grâce aux cartes postales qu'elle envoie quasi quotidiennement à sa mère lorsqu'elle est en tournée, elle y tient bien plus qu'on n'imagine: seule sa grossesse y met fin, après six ans où elle est passée de la pantomime dénudée à Courteline. Elle remontera sur scène en 1922 pour interpréter la Léa de Chéri et chantera encore quatre chansons à l'ABC en 1936, à 63 ans! «Un vrai bon côté de Colette, pour Gérard Bonal, c'est son attachement à la vieille solidarité des gens du spectacle», qui lui vaut des amitiés solides.

La plus connue de ces amitiés, «pas toute unie et toute facile, mais de laquelle rien n'a eu raison», comme elle l'écrivait à Cocteau, est celle de Marguerite Moreno avec laquelle elle traite d'égale à égale, ce qui n'est pas la règle: peintres, musiciens ou écrivains, la plupart de ses amis sont ses cadets. Ce qui permet l'instauration de ces relations mi-protectrices mi-admiratives dont Colette fera son miel à la fin de sa vie. Ce gros livre apporte, on le voit, mille et une informations précises et de première main sur le terreau humain d'une œuvre enracinée dans l'existence de son auteur, quitte à ce que la vérité littéraire l'emporte parfois sur la vérité tout court.

Signalons la réédition, revue et augmentée, de «Colette et le Cinéma» d'Alain et Odette Virmaux (Fayard, 550 p.): un art sur et pour lequel elle a beaucoup écrit, des quatre chroniques allègres du «Petit Manuel de l'aspirant scénariste» (1918) jusqu'aux dialogues de «Gigi» en 1948.