Musique

Colin Vallon, vent devant

Le pianiste d’Yverdon publie le quatrième album de son trio et le vernit samedi soir à Pully. Une musique qui colore l’instant

Colin Vallon, vent devant

Le pianiste d’Yverdon publie le quatrième album de son trio et le vernit samedi soirà Pully. Une musique qui colore l’instant

Est-ce qu’une musique ressemble nécessairement à son auteur? Colin Vallon parle parfois si doucement qu’il faut lui demander de répéter, il s’attaque à une phrase, la laisse traîner jusqu’au silence, on croit qu’il l’a finie, et puis il la reprend après avoir ruminé un instant; et il paraît d’une étouffante timidité, jusqu’au moment où il lance une blague de corps de garde, sans en avoir l’air gras. L’humilité-armure, les rythmes souterrains, les faux-semblants, la poésie lente et le trait d’esprit fulgurant, Colin, 34 ans, a déjà baptisé un disque Les Ombres , un autre Ailleurs et le nouveau s’intitule Le Vent . Comme si sa musique était une réponse à l’insaisissable en lui. «Ce que je joue ne relève pas du choix, je ne peux pas faire autrement.»

Il y avait cela, déjà, il y a dix ans. On parlait de ce Colin aux blondeurs vénitiennes, d’Yverdon-les-Bains, du minerai entre les mains, ceux qui l’avaient entendu croyaient en son futur. Pas vraiment la technique: il n’a jamais été un pianiste de compétition, le genre dont l’articulation précède la pensée. Mais l’expression. Certains musiciens, c’est le mérite de cet art, vous donnent immédiatement le sentiment de jouer très loin d’eux-mêmes, ils semblent plus jeunes ou plus vieux, c’est selon, mais ils définissent très clairement des espaces où ils n’ont jamais mis les pieds. Colin était sérieux. Presque tragique, dans sa conscience de ce que la musique requiert.

Dix ans plus tard, il a signé avec l’un des deux ou trois meilleurs labels de jazz au monde, l’allemand ECM. Il poursuit avec un nouveau batteur un trio vieux de plus de quinze ans. Il est régulièrement sur scène avec son amie Elina Duni, qui enregistre dans la même maison. Il y aurait de quoi fêter cela: il sort un disque autour de la mort. Mémoires d’une proche défunte, d’un suicidé depuis un pont, mais aussi, plus généralement, des angoisses philosophiques face à l’univers en expansion. Il s’en excuse: «Je sais, ça a l’air sombre. Mon dernier album était plus lumineux, sans doute. Enfin bon, ce n’était pas du calypso.»

Le Vent est une descente en eaux profondes, certes, mais comme agitée de phosphorescences. En avril dernier, Colin Vallon est monté à Oslo, au Rainbow Studio. Avec son compère de toute éternité, le contrebassiste aiglon Patrice Moret (un taiseux, lui aussi). Mais aussi avec ce Zébulon des peaux tendues, le batteur thounois Julian Sartorius, qui remplaçait Samuel Rohrer dans cet office délicat. Il y a, derrière ce changement de rythmicien, une révolution sourde. «Je crois que nous avions envie, avec Samuel, de prendre des directions différentes, je souhaitais m’installer dans des climats plutôt que de rompre à tout bout de champ.»

Avec le temps, Colin Vallon s’est passionné pour le microscopique, l’infinitésimal, ce qui, dans une mélodie que l’on ressasse et que l’on reformule, tord les nerfs. Sartorius, l’un des musiciens les plus fascinants de Suisse, une machine à déconstruire les territoires sonores, était donc un allié d’évidence. «Nous sommes d’abord allés dans un chalet, à Rougemont, pour retrouver un son de groupe. Pendant plusieurs jours. J’aime le fait que Julian ne joue jamais le rôle du batteur dans le trio. Il est un musicien comme les autres.» Le Vent bruisse donc avec moins de clinquant, d’audace juvénile, que le précédent Rruga . Mais sa densité produit un effet dont on ne prend conscience que plus tard. Il impose son calme menaçant.

A Oslo, pendant trois jours, sans le producteur Manfred Eicher cloué au lit, ce trio a installé des atmosphères nébuleuses, des brouillards tranquilles, des joies lourdes. La beauté, chez Colin Vallon, n’est pas le préalable. Mais une conséquence. Le morceau «Goodbye», dans ses cadences limpides, ses cymbales qui se déchirent sans emportement, la contrebasse impavide, est un morceau de bravoure susurrée. Le pianiste a ceci d’oriental qu’il regrette toujours sa propre gravité. Ce disque n’est pas triste. Mais on ne l’écoute pas impunément. «J’admets qu’il existe des musiques que l’on doive écouter. Des musiques qui ne parient pas sur le spectaculaire. J’essaie simplement d’être honnête.»

Colin Vallon n’est pas lent. Il mesure ses effets. Son précédent disque date de 2011. Il a pris à la Swiss Jazz School de Berne, dont il est issu, un poste partiel d’enseignant qui le libère en partie des contraintes économiques. «Je ne voulais plus être contraint d’accepter tous les engagements que l’on me proposait. Je voulais me concentrer sur ma musique.» Il vit au cœur de la capitale, dans cet entre-deux où il est en contact avec les scènes alémanique et romande, il lit Victor Hugo sur lequel il galère après avoir dévoré Krishnamurti. Il réfléchit à l’avenir, il aimerait comprendre ce qu’il cherche précisément sur un instrument qui lui semble avoir été déjà terriblement visité. C’est cette exigence de sens qui sidère lorsqu’on l’écoute.

«Pour l’instant, ça va», dit-il avec l’air d’y croire. L’industrie musicale s’effondre autour de lui. Il tourne encore, partout dans le monde, mais les concerts ne sont pas légions. Colin Vallon, dans cet effritement généralisé, semble avoir pris la seule décision convenable: ne rien céder de sa quête. Celle d’une musique qui parle de l’ineffable.

Colin Vallon/Patrice Moret/Julian Sartorius, Le Vent (ECM). www.colinvallon.com

Colin Vallon Trio en concert. Sa 1er mars, 20h30. City Club, Pully. www.cityclubpully.ch

La beauté, chez Colin Vallon, n’est pas le préalable. Mais une conséquence

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