Exposition

Collecter les petits riens du quotidien

L’Alimentarium de Vevey propose un parcours parmi onze collections privées qui rassemblent de petits objets de consommation. Boîtes de sardines, opercules de crème à café, fèves des rois et sachets de sucre, pain et papiers d’agrumes en vedette

Ils ont de drôles de noms. Ils sont «opercuphilistes» ou «fabophiles». Ils sont le signe d’un monde industrialisé où des objets de consommation bon marché sont produits en série. Ils sont sensibles à leurs couleurs attrayantes, aux matières chatoyantes, aux graphismes efficaces ou poétiques et à ce que chaque objet murmure. Collectionneurs du quotidien, ils s’exposent aujourd’hui publiquement à l’Alimentarium de Vevey. Et ils ont en commun, puisque leurs onze collections sont ici dans un musée consacré à l’alimentation, de promener leurs passions fureteuses aux limites de l’organique.

Ce qui reste ¬ papier, métal, étiquettes, porcelaine, plastique – lorsqu’on a consommé la crème à café, le coca, les oranges ou la viande, ou ce qu’on peut conserver sans dommages des produits alimentaires – pain sec, sucre, bonbons, boîtes de sardines bien scellées –, voilà ce qui les attire. Ils musardent dans les cuisines, dans les épiceries, dans les supermarchés du monde; s’emparent de ces traces de menus festins, les agencent, remontent le temps et parviennent à révéler parfois la poésie du quotidien.

L’exposition est conçue comme une collection de collectionneurs – ils se racontent dans une série d’interviews vidéos – et une collection de collections. En bonne collectionneuse, la commissaire Camille Avellan a mis en scène ses trouvailles.

Chacun, chacune – les passionnés sont hommes ou femmes, et agissent même parfois à trois – voit donc ses trésors exposés dans une «boîte» de couleur ad hoc: le box est bleu pour les boîtes de sardines du Dijonnais Philippe Anginot; rouge pour les étiquettes de boucherie de la Lausannoise Claire-Lise Amoureux (qui présente aussi ici un trésor impressionnant de fèves de galettes des Rois); le box est orange pour les papiers d’agrumes des Romands Aloyse Margot, Madeleine Thévoz et Joseph Stojan, et bien sûr rose bonbon pour les sucreries du Parisien Pierre Skira, etc. La même logique vaut pour le reste de l’exposition.

Passant d’une couleur à l’autre, c’est l’insolite des graphismes et des titres qui saisit le visiteur. Charmantes boîtes de sardines aux reflets dorés, bleutés, vert d’eau ou rouge corail… Elles racontent, l’air de rien, des histoires de mer, de pêche. Elles se donnent des airs de sirènes avec leurs noms de vedettes de cabaret nautique: La Belle-Iloise le dispute à Natacha, Princesse ou Belma.

A côté, rayon boucherie, c’est la variété des mots pour dire les chairs animales et consommables qui frappe: «flanchet», «ris», «rillettes», «fraise», «pau­piettes», «hampe», «tendrons»… tout un lexique de morceaux choisis s’étale, recueilli par Claire-Lise Amoureux. Le prix, souvent, est encore affiché. On croit sentir l’odeur du papier ciré et de la viande fraîche et rouge. Plus de mots, en revanche, lorsque paraissent les muettes fèves de l’Epiphanie, mais c’est un festival de miniatures de Spider-Man à l’empereur Napoléon en passant par diverses cocardes, poupons et totems, sans oublier les rois et reines.

Au rayon energy drinks, juste après la collection Coca-Cola du Lausannois Jean-Marc Foucqueteau, trônent les canettes multicolores du Nyonnais Thomas Kriha. Le propos est nettement plus guerrier: des Hero et des Red Devil s’y affrontent à coups de Bullet, Kizz, Shark, Scalp, affichant têtes de mort ou graffitis agressifs.

Du Citron-Mélisse helvétique aux bonbons africains pareils aux perles de verre des colliers autochtones en passant par les emballages délicats des friandises japonaises, les sucreries de Pierre Skira dessinent une géographie des goûts et des textures: gelées, surfaces lisses, multicolores, glacées, grumeleuses de sucre, striées, caoutchouteuses, coquillages et fruits miniaturisés. Napoléon est là – encore lui! – figurant sur un emballage. On le retrouvera, d’ailleurs, dans le box d’à côté parmi les sachets de sucre de Christian Scheurer! A croire que l’empereur des Français fut la douceur même…

Juste après les séduisants papiers d’oranges, qui firent l’objet d’une belle exposition en 2008 au Mudac à Lausanne, apparaissent enfin les «opercules», ces couvercles de crème à café que jadis tous semblaient collectionner. Un Suisse sur trois s’est adonné à ce plaisir dans les années 1980-1990, précise un panneau explicatif. Si l’objet n’est guère séduisant, il semble avoir servi de support à tout ce qui peut se décliner en série: cantons suisses, horoscope, actrices, tableaux impressionnistes, espèces animales avec une prédilection pour le vieillot nostalgique. Dans cette débauche de petites images prétextes, les montgolfières – qu’on constate merveilleusement adaptées à la forme de l’opercule – trônent avec élégance…

Collectionnez-moi. Portraits de collectionneurs et de leurs menus objets, Alimentarium, Vevey, jusqu’au 24 février 2013. Rens. www.alimentarium.ch

Chaque jour de la semaine prochaine, «Le Temps» plonge dans l’univers des collectionneurs.

Publicité