Exposition

La collection Bührle, des œuvres qui touchent au cœur

Avant de rejoindre l’extension du Kunsthaus de Zurich, la Fondation Bührle expose quelques-uns de ses chefs-d’œuvre à l’Hermitage de Lausanne. Un florilège époustouflant

Il est des tableaux qui possèdent une grâce, un pouvoir d’émotion tout particulier. C’est le cas de plus d’une œuvre collectionnée par l’entrepreneur et marchand d’armes Emil Georg Bührle. Le paradoxe, sans doute, n’est qu’apparent, qui associe ainsi les instruments de mort que sont les armes et la force de vie affirmée par l’art. Parmi ces œuvres, pas forcément les plus démonstratives, au contraire même plutôt sobres et ténues, qui résonnent avec la corde de notre sensibilité, on trouvera, telles que qu’elles sont exposées à la Fondation de l’Hermitage, ces pièces ultra-célèbres que sont «La Liseuse» de Corot, la version la plus synthétique du «Semeur, soleil couchant» de Van Gogh, l’avatar le plus singulier du «Garçon au gilet rouge» de Cézanne, le «Champ de coquelicots près de Vétheuil» de Monet, puis la délicate «Irène» de Renoir, et enfin l’impertinente «Petite danseuse de quatorze ans» de Degas.

Le goût du collectionneur est si parfait, on pourrait presque dire autoritaire, qu’on se demande comment il a pu se tromper sur deux autoportraits, deux faux également exposés, acquis l’un comme un Rembrandt, l’autre comme une toile de Van Gogh. Il s’agit là de pointer la possibilité de l’erreur, commune à tous, surtout lorsque les choix, forcément liés au vécu, et ici à la passion du collectionneur, sont confortés par des experts reconnus. Pourtant, dans le cas du Rembrandt, l’indice qui a finalement fait reconnaître la supercherie, l’intrication du sujet avec le détail d’une autre composition de Rembrandt, est visible à l’œil nu – du moins… une fois qu’on sait. La collection Bührle est essentiellement vouée au XIXe siècle, spécifiquement à l’impressionnisme et aux mouvances qui l’ont suivi. Les tableaux de maîtres anciens, tel Franz Hals, dont un «Portrait d’homme», très enlevé, dialogue, en sautant l’écart de 200 ans, avec un déjà magistral portrait de Sisley par son ami Renoir, viennent étayer la théorie d’Emil Bührle, fondée moins sur la notion de ruptures que sur la continuité de l’histoire de l’art.

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Sans être serré – sur les 203 peintures et sculptures, soit environ un tiers de la collection d’origine (dont la liste exhaustive est donnée dans le catalogue), 55 pièces sont présentées –, l’accrochage s’avère d’une densité qui est due à la qualité constante des peintures. Avec peut-être un petit bémol dans la grande salle du sous-sol, réservée à l’école de Paris, qui semble correspondre un peu moins au goût du collectionneur. Encore que les deux œuvres de Soutine, ces faisans morts encore chatoyants de couleurs et le portrait anonyme d’une jeune femme dont les traits ressortent contre un ciel orageux, affirment la violence formelle et le caractère intransigeant de la peinture de cet artiste «maudit». Les dépouilles de ces oiseaux font écho à cette autre nature morte de Manet, qui montre un «Grand-duc» suspendu contre un mur de bois, la tête en bas. Image en camaïeu et autre morceau de prouesse picturale.

Capter la vie

Pour en revenir à la «salle des portraits», qui reproduit peu ou prou l’espace qui leur était dédié dans le musée privé zurichois, lequel a fermé ses portes en 2015 puisque l’ensemble de la collection entrera dès 2020 dans l’extension du Kunsthaus, elle comprend donc cette «Liseuse» de Camille Corot, d’une grande intériorité. Le modèle de tableaux italiens, habituellement invité à se déplacer et se mouvoir dans l’atelier, de manière à ce que le peintre puisse capter la vie, est saisi dans un moment de repos, les mouvements retenus par l’artiste étant des mouvements de l’âme, à la lecture d’une œuvre inconnue. A côté, le portrait lumineux et placide de sa jeune femme, par Ingres, du fait du caractère inachevé du bas du tableau, de la main en particulier, évoque d’ores et déjà la manière dont le classicisme va évoluer vers la modernité. De même «Le Christ sur la mer de Galilée» par Delacroix, merveilleux petit tableau plein d’emportement romantique, semble naviguer vers une nouvelle ère picturale.

Dans la salle dite «des chefs-d’œuvre», le semeur très japonisant de Vincent van Gogh, commente Lukas Gloor, directeur et conservateur de la Fondation Collection Bührle, «eflète la situation de l’artiste», qui prépare quelque chose pour le futur, sans pouvoir être sûr de son advenir. Auréolé par le disque du soleil, ce peintre-semeur dont la tête est baissée, invisible même sous la casquette, met toutes ses forces dans un labeur dont les fruits restent imprévisibles. En écho, les «Tournesols sur un fauteuil» de l’ami Gauguin semblent un hommage tardif au peintre des tournesols, et une riposte affirmant les différences stylistiques dans le traitement des fleurs et des humbles objets du quotidien. On pourra clore la visite en revenant vers le fameux «Garçon au gilet rouge», au visage d’enfant et aux longs bras, représenté par Paul Cézanne, où la teinte rouge vif du plastron semble contredire le côté mélancolique, et las, de la posture, tandis que le visage rêveur, en plein jour, renvoie des éclats de lumière pure.


Fondation de l’Hermitage, Lausanne, jusqu’au 29 octobre. Du mardi au dimanche de 10h à 18h (jeudi jusqu’à 21h).

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