A la Fondation Gianadda, une collection sous contrôle fédéral

Beaux-arts A Martigny est exposée la collection de Bruno Stefanini, qui s’est enrichi dans l’immobilier

La fondation créée par le nonagénaire vient d’être placée sous tutelle de la Confédération

Bruno Stefanini est un vieil homme de 90 ans qu’on dit atteint dans sa santé mentale. L’an dernier, la Landbote, quotidien de Winterthour, avait pu lui rendre une courte visite mais le malade, alité, n’articulait guère qu’un mot à la fois. La journaliste décrivait une chambre d’une grande modestie alors qu’on imagine que l’homme a amassé une certaine richesse au cours de sa vie. En tout cas, l’autorité fédérale de surveillance des fondations a institué la semaine dernière un commissaire «afin de garantir la poursuite régulière des activités de la Fondation pour l’art, la culture et l’histoire». La SKKG, c’est son sigle en allemand, a été créée par l’entrepreneur immobilier de Winterthour en 1980 pour gérer son incroyable collection, essentiellement composée d’œuvres suisses. Celle-ci fait l’objet de l’actuelle exposition de la Fondation Gianadda à Martigny.

L’exposition a pour titre Sésame, ouvre-toi ! Déjà proposée l’an dernier par le Kunstmuseum de Berne, elle est le fruit d’une collaboration entre les deux institutions et la SKKG. Il a fallu cette union muséale pour convaincre Bruno Stefanini. Le directeur du musée bernois, Matthias Frehner, l’avait déjà approché quelques années auparavant. «C’est encore trop tôt», avait alors répondu l’intéressé. Quelques ensembles choisis de la collection avaient déjà été présentés au ­Museum Oskar Reinhart am Stadtgarten de Winterthour mais Matthias Frehner voyait plus grand pour ce qu’il considère comme «la plus grande collection de Suisse».

Sésame, ouvre-toi! est basée sur les œuvres picturales – elle est sous-titrée Anker, Hodler, Vallotton… – mais les 8000 pièces dont la fondation s’enorgueillit comptent aussi nombre d’œuvres sur papier, de sculptures, de livres rares, d’objets précieux. La collection de Bruno Stefanini a des allures de musée national bis, puisque cet enfant d’immigré italien naturalisé avait le souci de ne pas laisser partir à l’étranger le patrimoine helvétique. Pour cela, il n’hésitait pas à surenchérir dans les ventes au-delà de ce que peuvent se permettre les musées.

Mais ses trésors accumulés ­dévoilent aussi une admiration pour les figures historiques, avec le lit de mort de Napoléon, le costume d’amazone de Sissi (visible à Martigny), ou encore le bureau de Kennedy. Quand il liste quelques biens de la fondation dans le catalogue de l’exposition, les biens immobiliers n’échappent pas non plus à Matthias Frehner. La fondation possède en effet quatre châteaux, dont celui de Grandson, racheté en 1982 avec l’aide de la Confédération et du canton de Vaud, et où une petite partie des pièces est visible par le public. L’immeuble Sulzer de Winterthour, la première tour construite en Suisse en 1962, est aussi un bien de la SKKG.

«C’est encore trop tôt», avait donc dit Bruno Stefanini à Matthias Frehner. Sans doute parce que le collectionneur avait depuis cinq décennies mis plus d’ardeur à amasser des trésors qu’à les classer, les documenter, les mettre à l’abri des dégâts du temps. Cela faisait à peine une poignée d’années qu’il avait engagé une historienne de l’art pour recenser ses trésors. Jusqu’alors, seuls lui et sa fidèle collaboratrice – entrée à son service comme secrétaire en 1955! – avaient une vue d’ensemble des collections. Et cet état de choses n’a visiblement guère évolué. L’on connaît heureusement nombre de pièces grâce aux prêts internationaux régulièrement consentis.

Aujourd’hui, la fondation fait l’objet de telles convoitises, de tels imbroglios entre le fils, la fille et les membres du conseil que la Confédération a donc dû intervenir. D’autant plus que la protection des collections fait souci. Réparties en différents lieux, pas forcément bien protégées, peu documentées, elles représentent un trésor réel, quelle que soit la variété de qualité des pièces, mais un trésor en péril.

L’exposition de la Fondation Gianadda est organisée par thèmes, avec les peintures de paysage, les figures, l’enfance, un thème cher au collectionneur, quelques nus un peu dissimulés dans un coin, quelques peintures historiques… On aurait aimé pouvoir la visiter avec celui qui a choisi ses œuvres tout au long de sa vie, non pas pour spéculer, mais par goût, par conviction.

Le père de Bruno Stefanini avait connu une certaine réussite en devenant le patron du célèbre restaurant Salmen. C’est sa mère qui aurait donné au garçon le goût des arts et de la collection en l’emmenant dans les brocantes. Bruno Stefanini s’est fait la ­réputation d’un homme d’affaires sévère, ne prenant jamais de vacances et en accordant peu à ses employés. Sa collection est sans doute sa part de lumière. Parmi les œuvres exposées, un buste du sculpteur Hans Jörg Limbach, un des rares artistes pour qui le multimillionnaire s’est fait mécène. Bruno Stefanini n’avait guère le goût des avant-gardes, il n’aura pas été un homme de son temps. Sa collection, comme lui-même, est peut-être le témoin décalé d’un autre monde.

Sésame, ouvre-toi!, Fondation Gianadda, Martigny, jusqu’au 14 juin. www.gianadda.ch.

Cet enfant d’immigré italien avait le souci de ne pas laisser partir à l’étranger le patrimoine helvétique