Le musée-portrait d’Yvon Lambert

Plus que jamais depuis l’ouverture des lieux, en 2000, la Collection Lambert en Avignon exprime la passion d’un homme, galeriste devenu mécène

Depuis son ouverture en 2000 alors que la Cité des papes était capitale européenne de la culture, la Collection Lambert en Avignon est logée dans l’hôtel de Caumont, un hôtel particulier du XVIIIe siècle, restauré par Rudy Ricciotti. Les expositions qui s’y sont succédé ont été largement nourries avec les œuvres acquises depuis les années 1960 par le galeriste Yvon Lambert. Après des années de négociations, celui-ci a finalement donné une bonne part de sa collection à l’Etat français en 2012. Soit 556 œuvres, estimées alors à 100 millions d’euros, sans doute plus encore aujourd’hui si ce n’est qu’elles sont devenues inaliénables, inscrites à l’inventaire du Fonds national d’art contemporain. La discussion avec l’Etat s’est doublée d’une négociation avec la Ville d’Avignon, qui a abouti cet été à l’ouverture de ce qui prend l’allure d’un véritable musée d’art contemporain dans un espace désormais agrandi à l’hôtel de Montfaucon, mitoyen de l’hôtel de Caumont.

Pour en arriver là, l’an dernier, la Collection Lambert en Avignon sortait de ses murs pour aller se loger… en cellules. Un paradoxe dont résultait La Disparition des lucioles, exposition marquante autour de l’enfermement, qui distribuait ses œuvres dans l’ancienne prison Sainte-Anne. Pendant ce temps, rue Violette, les travaux d’agrandissement débutaient. Ils ont été terminés dans l’urgence, pour une inauguration le 10 juillet dernier.

Serpentins irisés

Dorénavant, un espace multiplié par deux attend le visiteur qui pénètre dans la cour de l’hôtel de Caumont où tourbillonnent les serpentins irisés de Miroslaw Balka qui enchantaient une courette de promenade de la prison Sainte-Anne l’an dernier. Laurent P. Berger, plasticien, et son frère Cyrille Berger, architecte, choisis sur concours pour ce projet, ont lié harmonieusement l’hôtel de Caumont à l’hôtel de Montfaucon. Les deux bâtiments avaient déjà eu un destin commun à la fin du XXe siècle en abritant les Facultés des lettres et des sciences humaines de l’Université. Montfaucon a ensuite abrité l’Ecole des beaux-arts.

En tout, ce sont maintenant 6000 m2 qui sont reliés à tous les niveaux, avec quelques beaux éléments, comme cet élégant escalier en colimaçon ou cette cour intérieure tout en harmonies minérales. Outre une salle polyvalente qui accueille projections et conférences, les lieux sont surtout aménagés pour permettre différentes formes d’expositions. Certaines salles ont même été pensées spécialement pour quelques œuvres de grand format de la collection, comme cet immense Silencio de Julian Schnabel, exposé en voisinage avec une toile de son ami Basquiat.

Les espaces éclairés par la lumière naturelle, qui entre généreusement par les portes-fenêtres d’origine ou est diffusée grâce à des puits astucieux dans les plafonds, alternent avec des pièces plus sombres, voire obscures.

Désormais, la mise en valeur de la collection est permanente, même si les sélections et leur présentation varieront, et elle s’accompagne d’expositions temporaires, logées dans l’hôtel de Caumont. A la manière de celle consacrée actuellement à Patrice Chéreau, dont Le Temps a déjà évoqué les merveilles documentaires et artistiques (SC du 23.07.2015). Ensuite? La Collection Lambert en Avignon reprendra un peu son souffle après ces années de projets. Yvon Lambert nous a soufflé que ce serait sans doute la reprise de l’exposition Andres Serrano encore visible à Vence cet été. Le galeriste a en effet inauguré un cycle d’expositions dans sa ville natale avec cet artiste qu’il a été l’un des premiers à défendre, voilà trente ans, et qui est une des figures majeures de sa collection, avec quelque 200 pièces. Eric Mézil, directeur de la Collection Lambert en Avignon, est le commissaire de la manifestation vençoise. D’ailleurs, Andres Serrano est déjà présent à Montfaucon avec cette incroyable Cène sous-marine, ou Black Supper, un polyptyque de 1991 qui fait ­partie des plus récentes acquisitions d’Yvon Lambert. Le Christ, les apôtres et tous les éléments du dernier repas semblent se dissoudre, dans une effervescence ­bullée.

De Vence à Paris

Yvon Lambert est donc né en 1936, à Vence, et a commencé à collectionner encore adolescent. Il a déjà l’expérience d’une galerie dans sa ville natale avant son premier espace dans la capitale, ouvert en 1966. L’exposition inaugurale de l’hôtel de Montfaucon est le clair reflet de cette vie passée au contact des artistes.

«Ma collection est celle d’un marchand», assume celui qui a fermé sa dernière galerie parisienne fin 2014 après un demi-siècle de travail à la pointe de l’art contemporain. Il signifie par là qu’il a pu choisir ces centaines d’œuvres grâce à la pratique de son métier. Mais il n’a pas agi en spéculateur et au bout du compte, le voilà parmi les plus généreux mécènes de l’art, qu’on ne compare guère qu’à Etienne Moreau-Nélaton. C’était en 1906 et la ­donation de cet artiste-collectionneur pare toujours le Louvre, le Musée d’Orsay et la Bibliothèque nationale de trésors de tout le XIXe siècle.

Ce qui fait la force de cette collection, c’est sans doute son éclectisme, qui balaie largement le paysage contemporain européen et américain. Au musée, tout est harmonieux grâce à l’aménagement par période, par mouvement. Même les harmonies de couleurs ont été étudiées, ce qui fait qu’on est dispensé du trop-plein, voire du chaos que pourrait donner une telle diversité. Entre l’art minimal et conceptuel, les peintures, tant abstraites que figuratives, la photographie, la vidéo, on apprécie ainsi une centaine d’œuvres.

En cette veille d’inauguration, la visite de presse s’achève, menée par le directeur des lieux, Eric Mézil. Yvon Lambert a bien voulu s’asseoir un moment avec nous à l’angle d’une des grandes salles de ce musée qui parachève son projet de donation. Nous lui tendons une des chaises que les frères Berger ont dessinées pour les gardiens et baptisées «chaises Yvon Lambert». «Elles sont belles, non?» sourit notre interlocuteur. En bois clair, elles semblent fines et fragiles comme un château d’allumettes, mais elles dissimulent une armature de métal. Les chaises seraient-elles aussi une sorte de portrait du galeriste mécène? Il y en a plusieurs dans l’exposition. Comme cette haute toile de Cy Twombly, qui s’était contenté, en 1975, en deux lignes bleues, d’évoquer l’homme à la porte de sa galerie, ou le portrait de Yan Pei-Ming, La Communion d’Yvon Lambert.

Bibliophilie

«Non, je n’ai pas tout donné. J’ai une fille, dit-il simplement.» Il aurait gardé pour elle des œuvres plus intimes. Mais celles que nous voyons là sont parfois déjà très personnelles. «Aujourd’hui, oui, je continue à collectionner, mais je n’achète plus grand-chose. Je m’occupe surtout de bibliophilie, de ma librairie.» Yvon Lambert a pris sa retraite de galeriste mais à la même adresse, rue Vieille-du-Temple, l’art continue, sous forme livresque.

Au milieu de cette longue salle en L, une fenêtre avec son store bleu, un élément d’architecture pour un lycée à Bagnols-sur-Cèze, dessiné par Jean Prouvé vers 1960. Elle est là en majesté et les œuvres d’art autour dialoguent avec elle. Yvon Lambert est visiblement très fier de l’avoir aussi collectionnée, tout autant que les œuvres de Carl Andre, de Sol LeWitt (on peut à nouveau voir son Wall Painting dissimulé depuis dix ans au public), les Nan Goldin ou les Douglas Gordon. Ou encore comme les Robert Ryman, dont on voit ici une belle série. Jusqu’à ce tout petit tableau moucheté, protégé par un papier-calque tenu par quatre bouts de scotch. Tout l’art de ce maître, ses quasi-monochromes clairs, son travail de matière, tient ici en quelques centimètres carrés.

Exposition inaugurale, Collection Lambert en Avignon, jusqu’au 11 octobre. www.collectionlambert.fr

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