Chassez le cadre, il reviendra sous une autre forme… C’est le propos de l’exposition présentée à la Collection de l’art brut, à Lausanne, qui explore un échantillon d’œuvres puisées dans le vaste ensemble – environ 70 000 pièces – des réserves du musée. Partant du souhait de «sortir du cadre», en changeant le point de vue sur les productions rassemblées au sein de la collection, Sarah Lombardi, directrice du musée, a donné carte blanche à Michel Thévoz, qui a dirigé l’institution de 1976 à 2001.

Marché de l'art: Le fol engouement pour l’art brut

L’angle choisi par le professeur en histoire de l’art est à la fois théorique et très concret. Michel Thévoz s’est en effet concentré sur la conception du cadre elle-même, que les auteurs et autrices d’art brut, à travers une insubordination involontaire, déjouent sans fin et sans malice. Car le cadre, en tant que «délimitation» d’une œuvre, est une construction culturelle, renforcée et nourrie par le «goût bourgeois» pour cet accessoire, souligne d’ailleurs Michel Thévoz dans son essai Pathologie du cadre, paru au Seuil en parallèle à l’exposition. C’est, à ses yeux, un instrument qui permet de poser une frontière protectrice entre, d’un côté, la création artistique et sa «sauvagerie interne irréductible», et, de l’autre, les normes d’une idéologie et d’une culture basées sur les «performances techniques» et le «self-control».

Voleurs de dispositif

Cette culture, justement, les «bricoleurs» de l’art brut n’y ont souvent pas accès, lorsqu’ils ne la rejettent pas purement et simplement. Les œuvres de cette sélection ont toutes un point commun, relève encore Michel Thévoz: leurs auteurs sont en quelque sorte des voleurs qui s’emparent d’un dispositif et en «mésusent». Pour autant, peu de productions parviennent à s’affranchir totalement de cet outil de délimitation. De fait, cet «appareil coercitif» transparaît dans chacune des pièces présentées. De façon métaphorique, par exemple, dans les objets quotidiens transformés en «cocons» de laine ou de fils de l’Américaine Judith Scott. Ou encore, à travers une pratique de la surenchère, chez le Russe Aleksander Lobanov, dont les images célèbrent le pouvoir soviétique, de même que dans une multiplicité de cadres internes, chez Adolf Wölfli, figure phare de la Collection de l’art but.

Dans une autre mesure, chez Scottie Wilson, les éléments d’encadrement – qu’ils soient orthogonaux ou circulaires – permettent aussi une emphase créatrice, en s’apparentant à des éléments de la grammaire et du vocabulaire musicaux. Qu’ils soient internés dans des asiles psychiatriques ou simplement marginaux, les producteurs d’art brut de cette sélection présentent donc effectivement une même particularité: ils épuisent toutes les manières de s’approprier le cadre. A une exception près: son usage commun.


«L’Art brut s’encadre», Collection de l’art brut, Lausanne, jusqu’au 24 mai.