En l’an de grâce 2020, un virus se répandit sur la planète et l’humanité se terra. Certains combattirent la morosité de la réclusion en produisant des images à diffuser sur divers canaux électroniques, comme des S.O.S. lancés à la mer, transformant l’épreuve en défi. «En ces temps de confinement, les murs sont sacrés», médite Fisnik Maxhuni, qui évoque son passé d’immigré dans Nagori («l’empreinte des vagues» en japonais), tandis que Germinal Roaux cite Rosa Luxembourg, emprisonnée: «Dans le pire, la lumière la plus sûre arrive»…

Pour conjurer la malédiction qui s’est abattue sur le cinéma, tournages interrompus, salles fermées, projets ajournés, le producteur lausannois Frédéric Gonseth, rejoint par Michael Steiger (Turnus Film) pour la Suisse alémanique et Michela Pini (Cinedokke) pour le Tessin, en coproduction avec la SRG SSR et ses chaînes régionales, a lancé un concours pour donner aux créateurs la possibilité de réaliser en quelques jours et dans une grande solitude un film d’une dizaine de minutes témoignant de l’épreuve de la pandémie. Sur 80 projets, 33 ont été retenus, 16 alémaniques, 10 romands et 7 tessinois.

Coronavirus fluo

Ces courts ne manquent pas de plans de murs ou de plantes vertes qui prennent la poussière, ni d’échappées par les fenêtres, quand de banals coins de rue où passe un badaud furtif atteignent à la grandeur de l’épopée et un moineau curieux se mue en métaphore de la liberté chérie – même s’il faut regretter que le Jet d’eau de Genève, confiné lui aussi, manque dans le panorama. Enfermée chez elle, Juliana Fanjul (Muchachas) rend hommage dans Yunfa à un professeur de cinéma récemment disparu qui a beaucoup compté pour elle. Telle une méduse extra-plate, un affreux coronavirus fluo gravit sans bruit les marches d’escalier qui mènent au souvenir d’une vieille dame, emportée par la maladie le 30 mars. Séverine Barde (Greta Gratos) n’a pas pu prendre congé de sa grand-mère de cœur à laquelle elle consacre Elena, un portrait qui fait revivre cette immigrée italienne, retraçant sa vie humble et laborieuse avec beaucoup de tendresse.

Léo Maillard (Total Burn-Out) se tourne vers son fils dans 14. C’est l’âge de Samuel, peut-être le pire âge pour un grounding. D’autant plus que sa mère est enseignante et qu’«être confiné avec une prof, c’est l’enfer». Cité en exergue, Prévert dit que «les enfants sont ce qu’on leur enlève», soit la liberté de «sortir voir ses potes et des meufs», mais aussi une forme d’insouciance, d’élan vers l’avenir. «C’est nul de mourir avant de faire l’amour», observe l’adolescent. Qui s’«emmerde de plus en plus» – mais réussit toutefois à sauter sur son vélo pour une escapade lacustre.

Les cinéastes aussi finissent par sortir. Frédéric Gonseth (Botiza) est le seul à oser une fiction dans Virula: en 2030, un virus s’attaque aux enfants. Un grand-père (Michel Voïta) rend visite à son petit-fils hospitalisé et lui raconte une histoire qui lui rend le sourire – et peut-être la vie. Dans Business as usual, Daniel Wyss (Delamuraz) promène sa caméra à travers les rues désertes de Lausanne tandis qu’une voix off, un expert de la finance commente cet événement imprévisible («Black Swan», en jargon économique).

Insectes butinant

Dans Confinés dehors, Frédéric Choffat (My Little One) va à la rencontre de quelques laissés-pour-compte qui zonent à Genève, SDF sans toit protecteur, damnés de la terre pour qui la pandémie ne change rien. Dans Et si le soleil ne revenait pas? Séverine Cornamusaz (Cœur animal) fait entendre les interrogations d’un homme égaré dans une nuit métaphysique.

Lire aussi: «Citoyen Nobel»: Jacques Dubochet au service du monde

Dans Les Pestiférés, Stéphane Goël (Citoyen Nobel) part retrouver dans leur ferme ses parents, Lily et Jean-Louis. Ce dernier, 84 ans, était notre guide dans cette balade avec la nature et la mort qu’est Fragments du paradis. Le vieux sage se sent exclu d’un monde sur lequel «on a fait beaucoup de dégâts» et regarde les hirondelles qui dansent pour lui dans la lumière du printemps. Le film conjugue habilement l’harmonie champêtre et la tonalité apocalyptique du temps. Dans Revoir le printemps – Journal d’un confinement, Germinal Roaux (Fortuna) propose une balade contemplative dans une campagne aux grâces du 7e jour, filmant sa propre ombre avec deux primevères à la place des yeux pour inciter à «traverser le monde sans l’abîmer».

Lire également: «Révolution silencieuse», le récit d’un paysan du Jura vaudois

Dans Oasis, Lila Ribi (Révolution silencieuse) stresse devant les images que déversent les écrans: 7 milliards d’individus sur une planète épuisée, la mer roulant des tonnes de plastique, un orang-outan délogé par une pelle mécanique… A ces signes annonciateurs du pire, elle oppose le grouillement d’une vie minuscule, escargots timides, insectes butinant dans la verdure d’un jardin. Cette oasis, apprend-on in fine, se trouve au bas de l’immeuble de la réalisatrice, à Crissier… Le monde est vaste pour qui sait le regarder.

La Collection Lockdown by Swiss Filmmakers démontre que le cinéma suisse est bien vivant dans la tourmente. Modeste, inventif, engagé, il ne manque ni de cœur ni d’idées.


RTS Deux, ma 26, à 22h45. Les films sont visibles en podcast et sur les réseaux sociaux des chaînes nationales. Ils seront montrés en salles de cinéma dès leur réouverture le 6 juin. Détails sur le site du distributeur Outside the Box.