Céramique

La collection Meiyintang sort de l’ombre après un demi-siècle

Le Musée Rietberg à Zurich devient le haut lieu de la céramique chinoise. Il a reçu en prêt permanent 1500 pièces rassemblées par le collectionneur suisse décédé en 2009 Gilbert Zuellig

Au nom de Meiyintang, les amateurs d’art chinois frémissent. Il est synonyme d’une des collections privées les plus prestigieuses de céramiques chinoises antiques. Et l’une des plus secrètes: seules six expositions, jusqu’à maintenant, ont permis de découvrir une sélection des plus belles pièces. Les amoureux de coupelles au délicat enduit vert, de gobelets aux parois aussi minces qu’une coquille d’œuf, ou de vases à l’élancement parfait pourront désormais faire le pèlerinage au Musée Rietberg à Zurich. Car l’institution, spécialisée dans les arts extra-européens, a décroché le gros lot. Elle a reçu en prêt permanent 1500 objets de la légendaire collection. Elle en présente la quintessence, 630 pièces, qui forment désormais le cœur de l’exposition permanente dédiée à la Chine, aux côtés de 200 autres joyaux des fonds existants, émaux cloisonnés, statues de Bouddha et peintures lettrées, notamment.

«Le Musée Rietberg devient ainsi, après le British Museum, une des premières adresses pour l’art chinois en Europe», a déclaré fièrement son directeur, Albert Lutz, lors de la présentation aux médias la semaine dernière. Il a également annoncé que, pour cette occasion, l’entrée au musée serait gratuite en 2013 pour la collection permanente.

Meiyintang, soit, en mandarin, le «domaine entre les parterres de roses», est un nom au parfum de mystère. Il s’inspire du château Meienberg à Rapperswil-Jona (SG), là où, dans le plus grand secret, les deux collectionneurs suisses Stephen et Gilbert Zuellig conservaient leurs trésors. Nés au début du XXe siècle à Manille, les frères retournent aux Philippines à la fin des années 1930, après des études à l’Université de Zurich. Leur père, Frederick Eduard, y a monté une entreprise d’import-export, avant de diversifier ses activités dans la pharmacie. A la mort de ce dernier, en 1943, les fils reprennent le flambeau.

Une dizaine d’années plus tard, la femme d’un de leurs chercheurs, marchande d’art à Shanghai, initie les Zuellig à la beauté de la céramique chinoise. Les frères se partagent la tâche. Gilbert, le cadet, se concentre sur la période la plus ancienne, des terres cuites du néolithique jusqu’aux vases de la dynastie des Song (qui dura jusqu’à la fin du XIIIe siècle), tandis que l’aîné se spécialise dans la porcelaine des dynasties plus tardives. Jusqu’à peu, le nom des collectionneurs n’avait jamais filtré dans le grand public, même si la collection elle-même était bien connue des spécialistes. A partir de 1994, toutes les pièces ont été inventoriées dans un catalogue établi par la sinologue allemande Regina Krahl, autorité en matière de céramique chinoise. Mais qui jamais, au grand jamais, n’aurait mentionné le nom des deux frères dans ses textes.

Un coin du voile se lève au printemps 2011, quand Stephen Zuellig, à l’âge de 93 ans, décide de vendre sa part de la collection. Atteignant, pour certaines, des prix de plus de 20 millions de francs, les plus belles porcelaines ont déjà été dispersées lors de plusieurs ventes aux enchères organisées par Sotheby’s à Hongkong, entre avril 2011 et octobre 2012.

Par chance pour le Musée Rietberg, le frère cadet Gilbert, décédé en 2009 à l’âge de 91 ans, n’a jamais pu se résoudre à se séparer des pièces qu’il avait amoureusement rassemblées en un demi-siècle. Ce n’est qu’après sa mort que sa veuve et les héritiers ont approché les responsables du musée zurichois.

Pour Regina Krahl, présente à Zurich, «c’est une des plus belles collections privées au monde, non seulement à cause de sa qualité fantastique, mais parce qu’elle couvre une période très étendue. Ce qui n’a pas empêché Gilbert Zuellig de la marquer de son sceau personnel. Il a rassemblé ses pièces avec le cœur et la tête». Des regrets de voir les porcelaines de Stephen vendues aux plus offrants? «Un collectionneur est toujours libre, on ne peut pas influencer ses décisions.»

La conservatrice du Musée Rietberg pour l’art chinois, Alexandra von Przychowski, a bien connu Gilbert Zuellig, un homme réservé et affable. «Il avait un rapport personnel à chaque objet, pas comme un scientifique, mais comme un sage. La discrétion dont il s’entourait correspond à la tradition chinoise de l’érudit qui ne se présente jamais sous son nom, mais avec un pseudonyme laissant deviner son identité. Les discussions avec sa famille ont commencé il y a deux ans et demi. Pour le musée, il est heureux que tous les héritiers aient pu se mettre d’accord et transmettre la collection en respectant la volonté du défunt.»

Elle se penche sur son objet préféré, une petite coupe en forme de fleur recouverte d’un enduit vert olive de la période Song: «C’est une pièce parfaite, d’une élégance incroyable, sans une seule petite bulle. De l’understatement pur.» Une définition qui aurait pu s’appliquer à Gilbert Zuellig lui-même. Ou à son fils Daniel, présent lors du vernissage jeudi dernier, mais qui a tenu à rester dans l’ombre.

The Meiyintang Collection, Musée Rietberg, Zurich. www.rietberg.ch

«Une pièce parfaite, d’une élégance incroyable, sans une seule petite bulle»

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