«La collection du MoMA est trop américaine»

Images Quentin Bajac, conservateur en chef de la photographie pour le MoMA, présente à Paris Photo les récentes acquisitions du musée

Le Français souhaite ouvrir la collection à d’autres horizons

Entre les murs forcément blancs se côtoient le ciel bombardé de Lisa Oppenheim, les mannequins élégants de Lee Friedlander, le sexe exhibé de Mark Morrisroe. Aux œuvres poétiques et conceptuelles de Liliana Porter répondent celles de Stephen Shore, William Klein ou Susan Meiselas. Le Musée d’art moderne de New York présente dans le cadre de Paris Photo une partie des images qu’il a achetées ou reçues ces deux dernières années. Quentin Bajac, ancien conservateur au Musée d’Orsay et au Centre Pompidou, à Paris, est à la tête du département photographique de l’institution depuis début 2013. Entretien.

Le Temps: Quelles sont les lignes fortes de la collection photographique du MoMA, 35 000 tirages environ?

Quentin Bajac: La photographie américaine du XXe siècle, avec la présence de grandes figures tels Evans, Friedlander ou Winogrand, dans la tradition du noir et blanc. J’ai eu quelques surprises aussi en ouvrant les boîtes et en tirant les cimaises. Le MoMA possède beaucoup de choses autour de la photographie conceptuelle et d’avant-garde, qui sont relativement peu mises en avant. La collection d’étude, c’est-à-dire toutes les œuvres qui n’ont pas été portées à l’inventaire du musée, est enfin très prometteuse.

– Des faiblesses?

– La collection est trop américaine. Elle est riche de quelques grands noms européens traditionnels comme Cartier-Bresson ou Rod­tchenko, mais plus faible pour les figures redécouvertes sur le tard. Je pense notamment aux surréalistes et à des artistes comme Dora Maar ou Lee Miller. Certains courants, y compris américains, ont été ratés, à l’instar de la «Pictures Generation» qui a beaucoup travaillé sur les médias. Heureusement pour moi, il y a encore du travail!

– Quelle stratégie d’acquisition défendez-vous?

– La collection doit s’ouvrir géographiquement. Mon prédécesseur Peter Galassi avait commencé à le faire avec l’Ecole de Francfort par exemple. Nous devons poursuivre cet effort en incluant l’Amérique latine, l’Afrique, l’Europe de l’Est. Je souhaiterais élargir également le spectre à des conceptions différentes de la photographie, à des pratiques plus en dialogue avec les autres disciplines, plus insérées dans l’art contemporain. Il faut nous pencher sur d’autres formes aussi, comme le livre photographique.

– Quel est votre budget pour cela?

– Nous ne le donnons pas mais il repose sur le système américain avec des membres payant des cotisations. Et lorsque nous avons une œuvre particulière à acheter, nous essayons de trouver un financement privé. C’est aléatoire mais cela offre une grande liberté.

– Allez-vous faire des dépenses à Paris Photo?

– Nous l’avons peu fait jusque-là mais certaines pièces nous intéressent. Il est de toute manière important d’être sur place car c’est la plus grande foire internationale de photographie. Tous les professionnels sont là.

– Le MoMA dispose d’une galerie dédiée à la photographie. Quid du dialogue entre les arts?

– Il n’est pas impossible. Nous avons récemment installé une exposition de Walker Evans dans la galerie abritant la peinture d’après-guerre. Cela a fait d’Evans un ancêtre du pop art! La façon dont la photographie est influencée et influence en retour les autres disciplines m’intéresse au plus haut point. Nous réfléchissons à un espace plus interdisciplinaire, à une manière plus intégrée de présenter les choses.

– Vous avez dit également vouloir aborder davantage les images vernaculaires.

– Le MoMA a organisé une exposition dédiée à la photographie amateur en 1944 déjà et ce type d’images est présent dans nos collections. J’aimerais pouvoir en exposer bientôt. J’y attache une grande importance parce qu’on ne peut pas comprendre la photographie américaine sans cela. On ne peut comprendre la photographie de William Eggleston sans connaître les images amateur. L’art américain en général s’est plus défini par rapport aux genres populaires qu’aux courants artistiques; prenez le pop art.

– Vous êtes le Frenchie du MoMA. Est-ce une façon de travailler différente, une perception autre de la photographie?

– Je viens de la fonction publique française et j’arrive dans un système entièrement privé. La méthode de travail insiste beaucoup sur la méthode justement, là où la manière de faire française est plus improvisée. La photographie est en effet perçue différemment, peut-être parce qu’il y a eu tous ces efforts pédagogiques effectués depuis 70 ans – le MoMA a ouvert son département photographique le premier, en 1940. Il y a une plus grande reconnaissance de cette discipline par le milieu artistique américain, c’est moins cloisonné.

– Les tendances de la photographie contemporaine sont-elles les ­mêmes?

– La nouvelle génération américaine est totalement numérique et redécouvre via l’ordinateur des pratiques expérimentales proches de l’abstraction. En Europe, on est encore dans la tradition documentaire, parfois à la chambre. C’est comme s’il y avait eu un échange d’identités, dû à une fascination réciproque. Les Américains se mettent à expérimenter comme les Européens, lesquels se muent en Walker Evans!

Paris Photo, jusqu’au 16 novembre au Grand Palais, à Paris. www.parisphoto.com