Il y a un peu plus d’une année, la Ville de Genève, son Musée d’art et d’histoire (MAH) et l’homme d’affaires Jean-Claude Gandur signaient une convention qui allait permettre de relancer le projet d’agrandissement du bâtiment principal du musée. Jean-Claude Gandur s’engageait à participer au financement de cette opération à hauteur de 20 millions de francs. Il s’engageait en outre à compléter les 40 à 50 millions de fonds privés constituant la moitié du budget – l’autre relevant de la Ville – si les démarches entreprises pour les lever ne suffisaient pas.

L’importance de ces engagements a fait passer au deuxième plan un autre aspect de la convention. Jean-Claude Gandur a constitué depuis de longues années une collection de plus de 800 pièces d’antiquité de valeur internationale et une collection de peinture principalement consacrée à l’abstraction expressive de l’après-guerre européen, auxquelles s’ajoutent des objets allant du Moyen Age au XVIIIe siècle. L’ensemble est désormais sous le régime de la Fondation Gandur pour l’art (FGA), qui mettra son patrimoine en dépôt au MAH pour une période de 99 ans sous réserve qu’il soit pour partie présenté au public. Le MAH conservera ses prérogatives en ce qui concerne les choix muséographiques.

La fondation reste libre de développer ses collections. Elle peut prêter des œuvres et les exposer dans d’autres institutions, le MAH bénéficiant du premier choix. La collection d’antiquités a déjà été présentée de manière anonyme au MAH en 2001 sous le titre Reflets du divin et n’a cessé de s’amplifier. Aujourd’hui, Les sujets de l’abstraction. Peinture non figurative de la seconde école de Paris (1946-1962), l’exposition d’une centaine de tableaux de la collection de peinture ouverte au Musée Rath de Genève, permet de prendre la mesure du dépôt concédé au MAH (lire LT du 06.05.2011). Jean-Claude Gandur s’explique sur ses accords avec le MAH et sur sa vocation de collectionneur.

Samedi Culturel: Une partie de la collection de la Fondation Gandur pour l’art (FGA) est actuellement exposée au Musée Rath de Genève. Est-ce son initiative ou celle du Musée d’art et l’histoire?

Jean-Claude Gandur: Nous avons convenu avec le directeur du musée qu’à partir du moment où nous avions passé cette convention, il fallait convaincre le public que les collections de la fondation ont une valeur internationale. Il fallait donc les montrer. Avec le risque que cela fasse courir la confusion selon laquelle j’aurais acheté de l’espace au MAH en finançant son agrandissement. Ce n’est pas le cas. Il y a un accord. Que l’agrandissement ait lieu ou non, mes collections entreront au MAH. Ce dernier devra exposer la collection de peinture sur une surface de 400 m2 et 5 % des objets de la collection d’antiquités, quoi qu’il arrive.

Votre participation financière à l’agrandissement lui-même dépend-elle de la réalisation du projet développé par l’équipe de Jean Nouvel et de l’occupation de la cour de l’ancien bâtiment par les nouvelles salles?

Pas du tout. Ce projet n’est pas le mien. Je suis arrivé bien après. J’avais été invité à un dîner avec une centaine d’autres personnes susceptibles de le financer. Je l’ai trouvé intéressant. Je n’avais pas encore l’idée que mes collections pourraient transiter au MAH, je croyais encore pouvoir construire une entité privée. J’ai décidé de m’associer au projet d’agrandissement. Mais comme j’avais déjà exposé mes antiquités en 2001, le directeur du MAH m’a dit: pourquoi ne parlerions-nous pas aussi de vos collections? C’est ainsi qu’est née l’idée d’une convention globale. Aujourd’hui, je laisse la Ville de Genève débattre sur le fait de savoir si elle veut ou ne veut pas du projet Nouvel. Si ce projet est refusé par les électeurs, asseyons-nous autour d’une table pour trouver quel est celui qui conviendra à tout le monde. Je veux bien m’y associer. Ce qui compte, c’est que ce musée existe dans sa plénitude. L’art est un grand moyen de communication. Il y a une demande de beaux musées. On crée des escales en fonction de ceux qui existent. Le projet Nouvel n’est pas mon projet, je le défends parce que je trouve qu’il est bon, clair, facile, et rétablit l’équilibre entre les ailes du MAH. Je trouverais dommage qu’il soit rejeté. Mais le peuple est souverain.

Pourquoi avez-vous décidé d’acheter de la peinture abstraite expressive européenne de l’après-guerre au point que vous avez constitué un ensemble qui n’a peut-être d’équivalent qu’au Centre Pompidou?

Si vous avez l’ambition d’arriver à une collection de niveau international, vous êtes obligé de vous appuyer sur une école où la marchandise existe en quantité suffisante sur le marché. Même si j’en avais les moyens, comment voulez-vous que je crée une collection avec des tableaux de Monet, Sisley ou Pissaro, de la qualité de ce qui se trouve au Musée d’Orsay ou dans les grands musées américains. Il n’en sort qu’un tous les deux ans. Je n’arriverais pas à constituer un ensemble cohérent qui reflète toute une période.

Les artistes abstraits de l’après-guerre européen ne sont pas à la mode et sont sous-évalués par le marché. Est-ce aussi une raison de s’y intéresser?

Je connais cette peinture depuis très longtemps. J’ai grandi avec elle, Je l’apprécie. Mais j’ai aussi des réflexes d’homme d’affaires. Je ne vais pas acheter maintenant ce qui est sur le pic du marché. Il faut être à contre-courant. Aujourd’hui, le Moyen Age n’intéresse personne. Achetons du Moyen Age. Le XVIIIe qui était au plus haut est redescendu à des prix raisonnables. J’ai pu acheter des objets dont on trouve l’équivalent au Getty, au Louvre. Je n’aurais pas pu me les offrir auparavant.

Voulez-vous dire que vous appliquez une logique du juste prix?

Exactement. J’ai un budget annuel pour l’art. Je répartis ce budget entre l’archéologie, la peinture et les objets du Moyen Age et du XVIIIe. Si j’achetais une commode à 3 millions d’euros, ça limiterait mes autres budgets. Je ne veux pas donner l’impression que je suis prêt à payer n’importe quel prix.

Vous décrivez la carrière d’un collectionneur qui ne pourrait pas ouvrir à volonté le robinet à dollars. Or en voyant vos collections, on imagine que celui qui les a constituées pouvait dépenser sans limites.

Cela ne s’est pas passé ainsi. J’ai commencé à collectionner il y a 40 ans, mais je ne suis riche que depuis deux ans. Auparavant, ce que le fisc me laissait ne servait qu’à m’acheter de l’art. Je n’ai pas de bateau, pas d’avion, je n’ai pas quarante villas. Les biens matériels visibles ne m’intéressent pas beaucoup.

Vos collections sont pourtant des biens matériels.

Ce ne sont pas des Lamborghini. Je convertis tous les signes de richesse en nombre d’objets que je pourrais acheter. Je me souviens que mon épouse souffrait car chaque fois qu’elle me proposait un voyage, je calculais combien cela représentait d’œuvres auxquelles je devrais renoncer.

Cela ressemble à une addiction. Avez-vous toujours été collectionneur?

Je suis plus compulsif quand je mange du chocolat. En ce qui concerne l’art, je suis un acheteur avide d’arriver à des collections exemplaires. Enfant, je collectionnais des capsules de Coca-Cola; j’ai gardé mes capsules. J’ai aussi collectionné les pièces de monnaie. Quand je partais en vacances avec mes parents, je gardais la petite monnaie et je la mettais dans des bols dans ma chambre. Si vous veniez chez moi, vous verriez que j’ai toujours des bols avec des pièces. J’ai aussi collectionné des Dinky Toys, des trains électriques. J’avais tapissé ma chambre à coucher de cartes postales reproduisant des tableaux.

Pensiez-vous déjà devenir collectionneur d’art?

Oui, j’avais ces cartes postales parce que je ne pouvais pas m’acheter de tableaux. Je me suis toujours entouré de quelque chose qui représente l’art. Et n’oubliez pas que, dans la maison familiale, il y avait des objets du XVIIIe, des porcelaines de Chine, des tableaux de maîtres, de l’argenterie…

Votre œil s’est formé chez vous. Y a-t-il une filiation directe avec ce que vous faites aujourd’hui?

J’ai d’abord pensé que je ferais une collection de tableaux de la première école de Paris. Par vengeance parce que mes grands-parents ont été obligés d’en vendre quand nous avons quitté l’Egypte et que sommes arrivés en Suisse. Je voyais un tableau partir tous les trois mois, tous les six mois, c’était un déchirement. Je me demandais lequel allait partir ensuite. Mais il n’y avait pas d’amertume, je me disais: on a perdu, on recréera. Les révolutions, l’histoire des peuples ont fait que l’Egypte est redevenue la terre de ceux qui l’ont bâtie. Nous n’étions que des pièces rapportées même si nous y avons vécu un siècle et demi; nous ne nous sommes jamais intégrés dans un tissu social oriental. Les colonies étrangères qui s’étaient établies en Egypte vivaient en autarcie dans leur petit monde. La différence entre ma génération et celle de mon père, c’est que j’ai bien compris que l’Egypte n’était pas notre pays. Nous l’aimions, je l’aimais et je l’aime. Mais je sais que ce n’est pas mon pays.

Quel est votre pays?

La Suisse. J’ai grandi ici, je suis arrivé à l’âge de 12 ans.

Est-ce que la collection et l’accord avec le MAH constituent une revanche par rapport aux difficultés de votre intégration?

Le point de départ de la collection est d’abord me rassurer moi-même en m’entourant de beaux objets. Cela me tranquillisait de savoir que je pouvais refaire ce que mes grands-parents avaient fait. Et j’avais très peur de ne pas être à la hauteur de ma famille qui était grand mécène en Egypte.

Vous avez dû tout refaire, à commencer par la richesse qui vous permettrait de réaliser ce rêve. Est-ce que c’est allé rapidement?

Vers 15-16 ans, j’achète déjà de petites amulettes égyptiennes qui sont chacune une œuvre d’art. A l’époque, c’est au niveau de mes moyens. Mon argent de poche y passe. Je refuse tous les cadeaux sauf l’argent qui me permet d’acheter ces amulettes. J’ai maintenant une collection d’une centaine de pièces qui représente 40 ans de travail. A partir de 1979-80, je commence à collectionner des objets un peu plus importants. J’ai 29 ans. C’est le moment où j’ai une activité professionnelle solide, je gagne ma vie, j’ai mes premiers bonus de trader. Je consacre tout mon argent à collectionner. De 1980 à 2006, je n’ai jamais eu plus de 20 000 francs à la banque, j’avais confiance dans le fait que je savais gagner ma vie. Recréer l’environnement que j’avais connu jusqu’à l’âge de 12 ans était devenu essentiel.

Quand avez-vous acheté votre premier tableau?

C’est un tableau de ma famille, un Marquet que j’ai acheté à tempérament à mes grands-parents, pour qu’il ne sorte pas de chez nous. Ils se préparaient à le vendre. Je n’avais pas d’argent, j’avais 21-22 ans. Tous les mois, je leur versais quelque chose. J’ai toujours ce tableau dans mon salon. Il m’a fallu cinq ans pour le payer.

Les collectionneurs sont suspectés d’égoïsme. Etes-vous surpris par les réactions d’hostilité qu’on sent autour de vos projets avec le Musée d’art et d’histoire?

J’ai été attaqué, c’est vrai. Mais ce qui compte pour moi, c’est la finalité. Ces collections iront au MAH. Ce qui compte, c’est qu’elles ont un domicile. Quand vous êtes un enfant de déracinés et que vous êtes vous-même déraciné…

C’est une façon de dire: je suis là? C’est une façon de remercier. Je n’attends personnellement aucun remerciement, je ne cherche pas de reconnaissance. Ce qui compte, c’est de rester dans la tradition de ce que ma famille a fait depuis des siècles.