Photographie

«Les collections privées sont les plus intéressantes»

Le Centre Pompidou expose ses dernières acquisitions à Paris Photo et anime un colloque intitulé «Comment collectionner la photographie aujourd’hui». Entretien avec Karolina Ziebinska-Lewandowska, conservatrice du Cabinet de la Photographie

Une centaine de tirages pour donner un aperçu de la politique d’acquisition du Centre Pompidou. Sous la nef du Grand Palais se côtoient, à l’occasion de Paris Photo, une étude publicitaire pour des ampoules signées Gaston Karquel, une onirique étincelle électrique figée par Etienne Léopold Trouvelot, les sculptures chewing-gums d’Alina Szapocznikow, des œuvres de Magritte, Avedon, Valérie Belin ou Jeff Wall. Toutes ont été achetées cette dernière décennie par le Musée national d’Art moderne. Karolina Ziebinska-Lewandowska, conservatrice du Cabinet de la Photographie, donne les clés de cette collection hétéroclite.

Le Temps: Le Centre Pompidou possède 40000 tirages. Peut-on parler d’un condensé de l’histoire de la photographie?

Karolina Ziebinska-Lewandowska: C’est une histoire de la photographie parmi d’autres. D’un point de vue américain par exemple, notre collection est incomplète. D’un point de vue européen, elle est beaucoup plus pertinente. Notre collection est extrêmement riche, elle couvre tout le 20è siècle et reflète les relations de la photographie avec la politique, la société ou les arts visuels. Evidemment il y a des lacunes.

Quels en sont les points forts et les lacunes?

- Nous avons la collection européenne la plus importante pour ce qui est de l’entre-deux-guerres. Paris était alors la capitale de la photographie. Nous avons notamment reçu 7000 tirages d’un coup grâce à la collection de Christian Bouqueret, mécèné par Yves Rocher. Il nous aurait fallu des années pour réunir un tel corpus autrement. Notre collection est très forte sur le surréalisme. Nous possédons les fonds de Man Ray, Brassaï, Eli Lotar et Dora Maar. Cela nous permet de faire des recherches. Quant aux lacunes, je citerais les grands classiques de la photographie américaine. Nous possédons quelques Walker Evans ou Richard Avedon, mais pas de quoi écrire une histoire de la photographie américaine.

Quels sont vos axes d’acquisition aujourd’hui?

- Le Musée d’art moderne donne des axes généraux auxquels nous ajoutons les nôtres pour être plus efficaces. Nous avons eu un focus sur la scène contemporaine libanaise il y a quelques années, nous nous concentrons aujourd’hui sur l’Europe de l’Est. C’est lié à mon arrivée, à ma connaissance de cette scène et à mon réseau. Il s’agit toujours d’être efficace. Nous essayons également de faire quelque chose avec l’Afrique du Sud, même si cette scène est déjà largement reconnue et que nous assistons à une deuxième vague d’intérêt sur l’Afrique en général. Nous travaillons aussi à renforcer nos points forts et restons attentifs à la scène française.

Votre exposition à Paris Photo montre avant tout un éclectisme. C’est volontaire?

- Oui nous voulions montrer que notre collection est un hybride entre la vraie photographie, la photographie côtoyant l’art ou encore la photographie conceptuelle. Tout cela coexiste et ce voisinage permet de redécouvrir certaines pièces.

Quel est votre budget d’acquisition?

- Impossible de répondre car il dépend du budget global du musée, de l’argent des groupes d’acquisition et de mécènes ponctuels.

Etes-vous en mesure de régater avec les collectionneurs privés?

- Notre budget est ridicule si l’on considère les grands noms de la photographie. Nous ne pouvons pas acheter un troisième Jeff Wall, de grands classiques ou de grandes pièces. Mais il n’est pas négligeable et notre travail est aussi de trouver d’autres solutions, avec des soutiens privés notamment.

Vous devez composer le corpus d’une institution. Cela suppose-t-il un regard universaliste ou vous pouvez vous permettre des coups de coeur? 

- Nous sommes obligés de savoir ce qui se passe et de brasser large mais également de faire des choix. Les acquisitions résultent d’une analyse objective par rapport à ce que nous possédons déjà et à notre budget mais elles sont conditionnées également par notre appartenance à telle génération, nos goûts personnels etc. Les conservateurs travaillent en concertation et nos propositions sont validées par des commissions. Il y a des coups de coeur mais ils restent ceux de professionnels au regard large, ils ne sont pas le fait d’amateurs. Nous essayons de regarder là où personne ne regarde encore.

Vous animez un colloque à Paris Photo sur les enjeux d’une collection publique. Quels sont-ils?

- Nous avons soumis un questionnaire aux conservateurs d’institutions comme le MoMa, l’Art Institute of Chicago, le musée Niepce, la Tate Modern ou l’Arab Image Foundation. Il en ressort que même les institutions globales prêtent une grande attention à la scène locale. Après, plus une institution est éloignée d’une scène photographique développée, plus elle se penche sur d’autres formes photographiques comme les images vernaculaires. Cela donne des choses très intéressantes.

Paris Photo est-il un lieu d’achat pour vous?

- Non car la temporalité est trop courte et incompatible avec le long terme d’un musée. Lorsque nous achetons, nous contactons l’artiste, regardons l’ensemble de son travail… Paris Photo est en revanche un lieu de prospection.

Quel conseil donneriez-vous à un particulier souhaitant démarrer une collection?

- Il faut se demander ce que l’on aime et pourquoi, se renseigner sur l’artiste et la scène qu’il représente. Le but est de resserrer la collection, cela permet de faire des choix plus fins. Une collection généraliste a un rôle éducatif mais beaucoup moins de force. Un privé peut se permettre d’être plus radical qu’une institution et c’est pour cela que ce sont les collections les plus intéressantes.

Clément Chéroux, conservateur de la photographie au Centre Pompidou, rejoindra le MoMa en janvier. Allez-vous lui succéder?

- Non, pour des raisons familiales. Nous allons recruter en externe mais n’aurons personne en janvier déjà.

Paris Photo, du 10 au 13 novembre au Grand Palais, à Paris.


Quelques rendez-vous

Conférences:

«Comment collectionner la photographie aujourd’hui», jeudi 13 novembre de 13h30 à 15h.

«De l’usage au cinéma de la photographie vernaculaire», avec Matthieu Orlean, collaborateur artistique à La Cinémathèque française, samedi 12 novembre de 13h30 à 15h.

Signatures:

William Klein vendredi 11 novembre à 16h

Yann Gross à 17h

Christian Lutz samedi 12 novembre à 14h

Agnès Varda à 16h

Alexander Gronsky dimanche 13 novembre à 14h

Publicité