Les quatre principaux artistes ayant contribué à la genèse, à l'extension et à une sorte de survivance de la colonie de Hellsau sont Frank Buchser, peintre suisse point tant novateur, mais important, son élève Cuno Amiet et l'ami de celui-ci Giovanni Giacometti, enfin celui qui fut l'élève ou du moins un épigone, bien original, d'Amiet, Ernst Morgenthaler.

Autour de ce noyau solide, les collègues bâlois, dont l'intérêt aujourd'hui réside moins dans l'impact de leur œuvre, plutôt conservatrice, que dans leur modèle corporatif. La Société des artistes bâlois, née en 1812, se métamorphosa à la fin du siècle de manière à «coller» aux diverses Sécessions des cités germaniques. C'est dire si ces peintres, peu avant-gardistes dans leur travail, surent s'ouvrir aux idées nouvelles et exposer notamment, parmi les premiers, Cuno Amiet lui-même, dont les couleurs faisaient mal aux yeux habitués à une palette sombre, romantique ou naturaliste.

Les tableaux d'Emil Schill, Wilhelm Balmer ou Franz Baur, bien que sensibles dans leur intimisme ou leur réalisme tout juste teinté d'impressionnisme, se voient, dans l'exposition, éclipsés par deux ensembles d'œuvres importants: les salles Cuno Amiet et l'étage réservé à Ernst Morgenthaler. Un mot encore sur les amis bâlois, amis d'Amiet essentiellement, qui lui restèrent fidèles, et qui formèrent avec lui la bohème de Hellsau, lorsqu'ils y venaient le week-end ou durant des semaines de vacances laborieuses; ces joyeux comparses y amenaient qui sa mandoline, qui son violon et tout leur appétit et leur entrain. La salle de danse, où Cuno Amiet (qui sera imité par Morgenthaler) avait installé son atelier le temps de son séjour au Freienhof, devait être rangée lors des nuits de fête…

Quelques jalons: en 1886, le jeune Cuno Amiet passe l'été à Hellsau où il peint sous l'œil attentif de Frank Buchser, ce maître inspiré par les travaux des champs, le grand air et les effets de lumière (surtout, les effets d'ombres tachetant les figures, effets repris par Amiet). Après des études à Munich et Paris, dans la complicité de Giovanni Giacometti, après, surtout, un séjour à Pont-Aven où les idées de Gauguin n'en finissent pas de faire des vagues, après la mort de son père aussi, qui avait si bien su l'encourager et lui faire confiance, Cuno Amiet se retrouve à Hellsau, au Freienhof. Il épousera une des filles de la maison, Anna Luder.

Des cheveux de paille, la main abritant les yeux: c'est bien l'été

On est alors dans les années 1890. Giacometti vient en visite, il réalise à Hellsau ce chevrier qu'il transposera dans la monumentale frise du panorama de Muottas Muragl, dans le style pointilliste de Segantini. Viennent aussi les Bâlois… Amiet brosse plusieurs versions, à l'air libre, du jeune garçon dénommé Otti, une bouche large, une laideur attachante. Comment ne pas y repenser en découvrant, un étage plus haut, L'été de Morgenthaler, daté de 1921 (car c'est vingt ans plus tard qu'à Hellsau, au Freienhof où il a lui aussi établi ses quartiers, Ernst Morgenthaler trouve son propre style): un jeune garçon de la campagne ici aussi, singulièrement émouvant dans sa disgrâce, mais les traits plus secs, acérés même, âpres. Des cheveux de paille, la main abritant les yeux: c'est bien l'été. L'éblouissement offert par cette exposition, c'est en effet et finalement Morgenthaler qui nous le procure, à travers un expressionnisme tantôt empreint de mysticisme, tantôt d'une quasi -abstraction sans concession (Avant la mort, Adam et Eve chassés du paradis). Ses paysages de Hellsau, comparés à ceux d'Amiet ou de Giacometti, se révèlent plus brutaux, mais doux aussi. Comment dire? Infiniment tristes, secrets et énigmatiques. Les fils électriques qui traversent tel tableau, par exemple, loin de nier l'aspect bucolique de la région, tissent, à la manière d'une toile d'araignée, les portées de quelque musique inaudible. Morgenthaler s'est découvert et affirmé à Hellsau, preuve que le «genius loci» agissait encore… Et maintenant? L'auberge est devenue un relais de camionneurs le long de l'ancienne route nationale entre Koppigen et Herzogenbuchsee. Peut-être quelque artiste d'aujourd'hui en train de se «chercher» ferait-il bon d'y aller voir?

La colonie d'artistes de Hellsau 1886-1918. Kunsthaus (Marktgasse 13, Langenthal, tél. 062/ 922 60 55). Ma-je 14h-17h, ve 14h-19h, sa-di 10h-17h; jusqu'au 27 septembre.