Verbier écrit peu à peu son histoire: avec l'opéra Elektra de Richard Strauss donné vendredi en ouverture de cette dixième édition, il y grave un moment de légende. Cette œuvre furieuse d'un seul tenant, qui éclata dans le ciel musical européen en 1903, est l'une des aventures les plus excitantes que l'opéra puisse offrir si trois chanteuses d'exception en surmontent les effroyables difficultés, et si le chef d'orchestre y injecte le climat de paroxysme destiné à pénétrer l'obsession tragique de l'héroïne.

Or, Verbier a tout réuni, jusqu'aux plus improbables merveilles. Huit jeunes chanteurs de premier plan pour les onze rôles secondaires. Le pâle Egisthe, qui n'apparaît que pour être massacré, distribué à Siegfried Jérusalem, récent Tristan à Bayreuth! Le court emploi d'Oreste attribué à René Pape, l'une des plus grandes basses de l'époque, immense de projection et de noblesse. En Clytemnestre, la mère haïe, rongée par les mauvais rêves et les ulcères, Hanna Schwarz, titulaire de référence, toujours stupéfiante de majesté. L'affiche promettait Deborah Voigt pour Chrysopthémis: c'est Inga Nielsen qui l'a remplacée, avec une voix un peu courte, mais lumineuse et hérissée de courage.

Enfin, acharnée à vouloir la mort de sa mère et de son amant, en scène de bout en bout, Elektra: la soprano américaine Luana DeVol y est sans rivale. Avec un timbre d'airain mais limpide, elle défie les dieux, crache le venin de la haine, invective et rugit sans répit, intacte jusqu'aux derniers cris de victoire et de mort. Mais elle sait aussi, sur le fil de la voix, retourner la peau de son personnage et répandre une tendresse bouleversée au moment où lui apparaît son frère Oreste, instrument tant attendu de sa vengeance.

C'est à peine si le théâtre manque dans une telle version de concert. Car l'UBS Verbier Festival Youth Orchestra, l'orchestre international de jeunes créé par le festival, conquiert lui aussi les plus hautes sphères. La performance où l'entraîne son chef attitré et directeur artistique du Metropolitan Opera de New York, James Levine, est ahurissante d'intensité, à très haut débit de décibels, ruisselante de sonorités sauvages et brillantes, gorgées de sensualité morbide. Colossal coup d'envoi!