Ces derniers jours, l’arrivée du printemps précoce suscite deux réactions concomitantes: l’extase et le commentaire. Le bonheur du retour des beaux jours est un refrain connu, mais il prend cette année des allures de transe. A tel point que les effets du printemps ont supplanté les effets du covid dans le papotage amical. Il a suffi que le soleil revienne, que les températures remontent, que les primevères fassent les fières, que les oiseaux cravachent à la limite du burn-out pour préparer l’arrivée de leurs petits et voilà les mammifères humains ébahis et pleins de gratitude de participer à cette farandole générale. D’être à ce point réactifs aux éléments extérieurs. De ne pas être si maîtres d’eux-mêmes…

Philippe Jaccottet, qui vient de nous quitter, évoquait beaucoup l’hiver, ses lumières de biais, ses paysages graphiques. Mais il parlait aussi des fleurs, les plus discrètes, les moins divas, en s’excusant presque de revenir sans cesse à ce motif poétique rabâché:

«(Encore?

Encore des fleurs, encore des pas et des phrases autour des fleurs, et qui plus est, toujours à peu près les mêmes pas, les mêmes phrases?

Mais je n’y puis rien: parce que celles-ci étaient parmi les plus communes, les plus basses, poussant à ras de terre, leur secret me semblait plus indéchiffrable que les autres, plus précieux, plus nécessaire.

Je recommence, parce que ça a recommencé: l’émerveillement, l’étonnement, la perplexité; la gratitude, aussi.)» (Aux liserons des champs, dans Et, néanmoins)

Difficile d’évoquer le printemps sans aller faire un tour chez les poètes persans où la saison du réveil guérit les âmes en peine. En persan, Printemps (Bahâr) est un prénom. Tout comme Nassim, qui désigne cette brise caractéristique des mois d’avril et de mai, ultra-légère, parfumée de sève, qui fait tinter les feuilles des arbres comme de petits grelots et chasse les soucis ou du moins les allège. Dans les pays persanophones, le jour de l’An a lieu le 21 mars et la lecture d’un poème de Hâfez en est un rituel central. On ouvre au hasard le grand recueil (diwan) de poèmes du XIVe siècle: le poème sur lequel on tombe donne la couleur de l’année à venir. Prenons celui-ci:

«Allons! Faisons jaillir des fleurs, versons du vin délicieux,

Crevons le plafond de l’Univers, entamons de nouveaux desseins.

Si la tristesse rassemble ses troupes pour verser le sang des amoureux,

Moi et l’échanson, nous nous allierons et éradiquerons ses essaims!»