«La Cerisaie» est l'un des plus beaux crépuscules théâtraux qui soient. Une fin de partie, à rire et à pleurer, qui signe la fin d'une époque, la disparition d'un certain art de vivre et l'arrivée à toute vapeur d'une révolution qui n'est pas seulement politique. Ces quatre actes que Tchekhov commet quelques mois avant de mourir en 1904 sont à eux seuls un sommet, escaladé par quelques grands maîtres, Giorgio Strehler ou Peter Brook. A la Comédie de Genève, cette ascension a été confiée à Agnès-Maritza Boulmer, metteur en scène qui n'a pas l'habitude des grands plateaux. Le coup était audacieux. Le résultat déçoit, malgré quelques jolies bouffées d'atmosphère.

Comment diable se frayer une voie au milieu des fantômes de La Cerisaie? Agnès-Maritza Boulmer, qui a du savoir-faire et un goût des beaux textes (elle a monté avec succès en 1997 à Genève Jaune le soleil de Marguerite Duras) donne, le temps d'un acte, le sentiment d'avoir trouvé son chemin. Sur le plateau, devant un mur sépia, il y a un lit d'enfant et, en miniature, la fameuse armoire (toute la mémoire familiale dans ce meuble). Lopakhine (Frédéric Polier), fils de moujik qui fera plus tard main basse sur la Cerisaie, attend Lioubov (Franziska Kahl), propriétaire des lieux. La voilà qui déboule, cinq ans après son départ pour Paris, avec toute sa smala dans son sillage. A cet instant, le spectacle est joyeux et triste, comme ce lit d'enfant et cet ours en peluche, vestiges d'une enfance perdue, souvenir du petit garçon de Lioubov, mort noyé. Le spectacle est aussi poignant, comme cette complicité chamailleuse entre les deux sœurs, Varia (Hélène Cattin, tragique et farceuse) et Ania (Anne-Frédérique Rochat).

Franchise sans burlesque

La suite n'est pas du même niveau. Pour une question de style principalement. D'un acte à l'autre, la metteur en scène joue ici la carte du burlesque (mais avec pas assez de franchise), là celle du spleen à ciel ouvert, là encore celle de la théâtralité, mais sans jamais tirer ces fils jusqu'au bout. D'où le sentiment que cette lecture-là manque de tranchant. Et ce d'autant plus que certains comédiens glissent sur leurs personnages, à l'image de Frédéric Polier, trop bonhomme dans le rôle de Lopakhine, roturier plus séducteur que cela. Difficile dès lors de croire à la romance muette entre Varia et le nouveau riche. Difficile aussi dans ces conditions de s'émouvoir, surtout que la bande-son interfère trop souvent, surtitrant

inutilement l'affaire. On le regrettera d'autant plus que Franziska Kahl a l'insouciance mélancolique qui convient au rôle.

La Cerisaie, de Tchekhov.

La Comédie de Genève, jusqu'au 25 fév. Loc. 022/320 50 01.