Cinéma

Comédie enfantine d’une escapade d’été

Le Festival de Cannes s’ouvre sur «Moonrise Kingdom» de Wes Anderson

Les grandes vacances d’autrefois avaient la splendide irréalité des rêves. Wes Anderson recrée cette période de la vie au cours de laquelle la lecture et les jeux de plein air s’entremêlent d’inextricable façon, et ressuscite les couleurs surannées de L’Ile au trésor , de Peter Pan , de la collection Signe de Piste, de Tom Sawyer et du Club des Cinq.

Au cœur de l’été 1965, sur une île au large de la Nouvelle-Angleterre, les scouts du Camp Ivanohé préparent le «Hullabaloo» de septembre. En matière de charivari, leurs plus folles espérances vont être comblées. Car l’un d’entre eux, Sam le binoclard, s’est enfui. Un an avant, il a rencontré Suzy. Coup de foudre entre l’orphelin et la neurasthénique. Pendant douze mois, les deux mal-aimés ont préparé leur escapade. Ils se retrouvent au milieu de la Prairie et prennent le sentier des fées pour vivre au fond des bois.

Le clan des adultes, composé du chef scout (Edward Norton), du policier local (Bruce Willis), des parents de la fille (Bill Murray et Frances McDormand, beau couple), assisté d’une flopée de scouts impatients d’être adultes, les prend en chasse. La tempête du siècle s’approche des côtes.

Scouts et lutin

Passé maître en loufoquerie soft et nostalgie light, Wes Anderson produit des œuvres étrangement décalées. Le commandant Cousteau y croise les poissons des Monty Python (La Vie aquatique), trois hurluberlus traversent l’Inde au gré d’un voyage initiatique saugrenu (A bord du Darjeeling Limited)… Cette forme de surréalisme pasteurisé enchante les fans et laisse les autres dans des états de perplexité profonde. Avec cette virée dans le «Royaume du lever de lune», le cinéaste devrait toucher tout le monde car il atteint une forme de perfection stylistique en s’appuyant, pour la première fois, sur un scénario structuré – Roman Coppola, fils de et frère de, y a participé.

Wes Anderson introduit méthodiquement son histoire. De grands travellings horizontaux et verticaux explorent la maison de Suzy, la fille aux jumelles. Second travelling sur le camp scout, son architecture de rondins, sa cabane haut perchée dans l’arbre. Pour que les choses soient bien claires, un narrateur omniscient vient à plusieurs reprises donner des indications face à la caméra. Il a une tête de lutin dénotant clairement la nature féerique du film.

Moonrise Kingdom, c’est d’abord un enchantement esthétique. Baignant dans une lueur ambrée qui est celle des films Kodachrome des vacances d’antan, le film soigne ses éléments visuels, du chapeau de Castor Junior qu’arbore Sam aux enfants déguisés en animaux de l’arche de Noé. Les décors semblent être d’Edward Hopper, le casting de Norman Mailer. Sur la bande-son, les œuvres de Benjamin Britten et Saint-Saëns avivent la nostalgie de l’enfance.

Twist et bisou

Lorsque les fugitifs sont rattrapés, Wes Anderson compose un plan digne d’une fresque édifiante: face aux enfants coupables, se dressent devant l’horizon marin le Père, la Mère, le Policier, le Chef scout et ses Scouts, et même les Trois Petits Frères dans leur youyou. L’absurde est de mise: les deux enfants trompent la soif en suçant des galets au bord de la rivière. Les seconds plans font des contrepoints désopilants, comme ce gosse qui saute sur son trampoline tandis que Sam et Suzy échangent d’éternels vœux – un peu comme si, dans Roméo et Juliette, au lieu de l’alouette qui chante, un marsupilami passait…

Wes Anderson se sent bien à la tangente de l’humour et de la mélancolie. Il trouve l’accord parfait entre la gravité et la légèreté. En témoigne le rapprochement de Sam et Suzy. Sur la plage, ils ont mis «Le Temps de l’Amour» de Françoise Hardy. Ils twistent comme des bestioles. Puis passent au slow, les bras à l’équerre du corps. Enfin, le bisou qui vous laisse le cœur en chamade, les genoux en compote. Le cinéaste suggère avec délicatesse ce premier émoi.

Parce qu’au-delà de l’amusement et de la légèreté, il déborde de tendresse pour ses personnages. Tous sont peu ou prou grotesques. Tous se rachètent par une forme d’amour. La femme de l’assistance publique s’humanise, le couple se réconcilie, les scouts les plus odieux révèlent leur bon cœur.

Jusqu’à ce jour, on sortait des films de Wes Anderson en se disant: «Et alors?» Avec Moonrise King­dom , on sort le cœur en fête, heureux d’avoir retrouvé une bribe de son âme d’enfant.

VVV Moonrise Kingdom, de Wes Anderson (Etats-Unis, 2012), avec Bruce Willis, Edward Norton, Bill Murray, Tilda Swinton. 1h34.

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