Un chant qui monte du chœur. Il sort de la bouche d’une jeune femme maigre comme une pythie. Elle a traversé la Méditerranée, elle a chéri le rivage, elle a déchanté, elle a résisté au vent mauvais de l’accablement. Cette endurante est notre voisine, à la Comédie de Genève jusqu’à dimanche, après le Théâtre populaire romand de La Chaux-de-Fonds, après le Festival d’Avignon en 2019. Elle parle au nom des siens, voyageuses et voyageurs sans étoiles dans Le présent qui déborde, fresque en mille morceaux signée Christiane Jatahy, cinéaste et metteuse en scène brésilienne. Ceux qui ont vécu cette traversée n’ont qu’une hâte: la faire partager à d’autres.

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Cette voix, ce chant, cette danse viennent du chœur, ce chœur que nous formons, nous public. C’est cette chaloupe géante que Christiane Jatahy a construite. L’artiste, qui a marqué la Comédie déjà avec sa version double format, cinématographique et théâtral, des Trois sœurs d’Anton Tchekhov, a rencontré des dizaines d’exilés dans des camps de réfugiés en Palestine, en Grèce, au Liban, en Afrique du Sud. Elle leur a parlé d’elle sans doute, hantée par la disparition de son père dans un accident d’avion en Amazonie, de la situation d’un Brésil où sévit Bolsonaro, de L’Odyssée d’Homère qui préfigure, selon elle, nos errances contemporaines.

Elle leur a demandé de lire devant sa caméra des épisodes du grand récit hellénique. Celles et ceux qui étaient comédiennes et comédiens dans leurs pays ont prêté voix à Ulysse et à ses compagnons. Dans leur sillage, ils se sont aussi confiés. C’est cet entrelacs qu’on découvre à l’écran, ce sont ces paroles qu’on entendra bientôt dans la salle. Comme si une grande marée venue de loin nous submergeait, comme s’il était désormais impossible de se soustraire à ces histoires-là. Le présent déborde bien alors, sans complaisance, sans misérabilisme, avec une douceur parfois bouleversante.

Le courage, ce feu de joie

Théâtre documentaire? Oui. Christiane Jatahy rejoint ce courant où s’illustre notamment le cinéaste et metteur en scène suisse Milo Rau. Comme ce dernier, elle invite des personnalités frappées par le destin à témoigner. Comme lui, elle postule la porosité de la scène et du monde. Elle abat en somme le fameux quatrième mur, celui qui, depuis le Français Antoine à la fin du XIXe siècle, sépare les comédiens du public. Scène et salle se confondent ainsi en une arène où les déclassés retrouvent figure humaine – comme, dans un tout autre registre, le jeune Britannique Alexander Zeldin le faisait dans son poignant Love, ici même il y a un mois.

Ce qui se coud alors, de lambeaux en lambeaux, c’est la toile de notre temps, c’est-à-dire la possibilité d’une attention, l’espoir insensé d’une solidarité qui ne serait pas que de façade. Le théâtre redevient cet espace où, à défaut de trouver des réponses, on entend ce qui n’est pas audible ailleurs, où le courage parcourt les travées comme un feu de joie. Comme dans son captivant Entre chien et loup, produit par la Comédie, Christiane Jatahy interroge la capacité qu’ont les communautés constituées à accueillir le corps étranger. A Avignon, La Chaux-de-Fonds ou Genève, le chant d’Ulysse et de Calypso est un antidote au cynisme et à l’indifférence. Nous voici tous acteurs et actrices d’un chœur aux aguets.


Le présent qui déborde, Comédie de Genève, jusqu’au 12 décembre.